18.07.2006
Parc Monceau VS Jardin du Luxembourg
"Ce qui rend les jardins de Paris si ravissants et si enviés, c'est l'admirable accordance qui existe entre eux et la population des quartiers qu'ils avoisinent. Ainsi, pour prendre un exemple, l'on pourrait, en citant les miniatures industrielles des fausses grottes, les réductions d'étangs et les diminutifs de ponts champêtres du parc Monceau, ce boudoir planté d'arbricules et de rocs en pâte tendre, cette sorte de Petit Trianon du présent siècle, démontrer combien ces préciosités, ces maniérismes, ce factice de nature, sont le cadre nécessaire et charmant, propre à envelopper l'élégance de parvenu de ce quartier riche, le tralala voyant des toilettes, les fraîcheurs des teints travaillés aux veloutines des Parisiennes, le clair tapage des robes des bébés, gênés par leur pimpant attirail de rubans et de plumes, engoncés d'écharpes à choux, couleurs d'azur et de rose!
La même observation peut s'appliquer aussi justement au Luxembourg; ici, ni cascades, ni stalactites artificielles, ni pyramides minuscules, et peu de petites dames descendant de leurs voitures, babillant, effarouchées, récitant à une amie leurs patatis et leurs patatas, les cheveux dans les yeux et les dents trop montrées dans les lèvres trop peintes. La population du Luxembourg est plus bourgeoise, plus pauvre; on pourrait presque dire qu'elle est moins écervelée, moins femme du monde, moins hautaine; elle contribue, dans tous les cas, à donner à ce jardin une note très personnelle de bonhomie et de simplesse.
Le Luxembourg est, en somme, une campagne qu'on a dégrossie et affinée, et il est complexe comme les promeneurs qui le remplissent. Prêtres échappés des tristes hôtels de la rue Servandoni et de la rue Férou, jeunesse des écoles, peintres et sculpteurs de la rue d'Assas et de la rue Vavin, bourgeois du quartier Saint-Sulpice, ouvriers de l'arrondissement de l'Observatoire, chacun y trouve des coins qu'il aime et qu'il visite de préférence. Il y en a pour tous les goûts. Ici s'étalent - bien rares heureusement - des élégances de coiffeurs, des touffes de verdures galamment époussetées, des allées prétentieusement distribuées où s'ébat, les jours de musique militaire, la jeunesse gommeuse des écoles; là s'élèvent des bouts de massifs bordés de buis ainsi que des jardinets de curés et des tombes entretenues de cimetières; ici encore se montrent des propretés de petits bourgeois, des plates-bandes anglaises soigneusement tondues; plus loin enfin, s'élancent des fouillis d'arbustes débordant au-dessus des allées, à la bonne franquette, ombrageant les bancs sur lesquels fume et cause, tranquillement, le menu peuple.
[…]
"Quant aux joies de l'étudiant promenant une maîtresse adorée sous les ombrages, j'avoue, en toute franchise, ne pas les avoir connues. Les dames du Quartier latin, au temps où je le fréquentais, préféraient généralement l'intérieur des brasseries et des bals aux promenades sentimentales sous les arbres, et je crois bien, sans crainte d'être démenti par les gens sincères, qu'il en a toujours été et qu'il en sera toujours ainsi, en dépit des lieux communs éternellement débités par les écrivains épris d'idéal et par les poètes."
'A travers le jardin du Luxembourg.'
par J.-K. HUYSMANS
07:45 Publié dans Les lieux d'écriture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

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