01.08.2006
Camille dans le cimetière de Montmartre
Finalement, je suis revenu à la première version de Camille dans le cimetière de Montmartre, gardant le vélo pour le chapitre suivant. Il m’a semblé plus judicieux de garder l’épisode du cimetière pour soutenir le conflit interne de Camille tandis que la symbolique du vélo, qui annonce celle de la cicatrice, sera utilisée plus tard dans la gestion des rapports avec son amant – qui n’est plus Bruno ni Antoine…

J’ai décidé de tromper Pierre. C’est sans appel.
Moins par désir que par principe. Pour mettre du poids dans la balance, faire pencher le plateau de mon côté, comme si je n’y arrivais pas toute seule, qu’il me fallait quelqu’un d’autre pour venir à mon aide. Un adulte, cette fois-ci, les enfants ne me sauveront pas. La lutte est inégale, depuis le premier jour. Pierre est trop fort pour moi.
J’ai peur. Peur de mon mari, de moi, de ce qui va se passer.
Il est dix heures et je suis en retard. « Vous n’avez qu’à couper par là », m’a dit un homme, montrant la grille ouverte du cimetière de Montmartre. Je lui ai fait confiance.
Maintenant je suis perdue.
Grandes avenues des morts, allées principales, chemins secondaires, petits morts, grands morts, je m’y perds, je tourne en rond.
Je demande la sortie. « Laquelle ? ». Parce qu’il y en a plusieurs. Je ne sais pas, celle qui donne sur le boulevard.
Et me voilà revenue à mon point de départ.
La vieille qui me renseigne est folle, un arrosoir à la main, qui me prend la main pour me montrer la tombe de son mari mort il y a trente ans. Je suis bien obligée de l’écouter. Trente ans sur sa tombe à la fleurir, la laver, l’arroser, la pierre devenant grise, comme s’il continuait de vieillir tant qu’elle ne l’aura pas abandonné.
Je la traite de vieille bique à l’intérieur, parce qu’elle ne veut pas me lâcher. Qu’est-ce que je fais là ?
Elle me demande si je suis veuve. Non, mais c’est tout commei. Parce que je m’apprête à commettre à un adultère. Un adultère, une histoire entre adultes.
Je me dégage et je fuis, en courant, presque.
Il y a des chats et des gens qui mangent sur des bancs.
Je ne veux pas l’appeler. Depuis un cimetière, il y a des choses qui ne se font pas, non.
Je devrais rentrer chez moi. Tout ça n’a aucun sens. Je n’en ai même pas le désir.
Pourquoi est-ce si calme et si doux et si apaisé ?
Il faut que je sorte de là avant de perdre tout à fait mon courage qui s’en va, absorbé par les pierres qui me prennent tout ce que j’ai de vivant en moi : ma colère, mon désir, mes envies de vivre une autre vie que celle-là.
Et c’est comme un sanglot ; quelque chose qui s’échappe de moi et me laisse en paix, simplement en paix, sans plus aucun désir ni tourment. Je m’assois.
Face à moi, la tombe de Michel Berger, auteur, compositeur, interprète, mort en août, c’est bientôt son anniversaire. On lui a apporté des fleurs, la tombe en est couverte : des pots, des plantes, du vert et de la couleur, un beau tournesol, des mots en couleur, un anagramme, des dessins d’enfant. Il manque au monde, ce qui est écrit.
Sa femme vient-elle le voir ? Visite-t-on les morts quand on est célèbre ?
Un homme s’assoit à côté de moi.
Tous les hommes me veulent, mon corps de sirène. Et ils se fichent pas mal que mon visage ne soit pas à la hauteur.
Le visage des gens morts, en médaillons fixés dans la pierre.
Je pense à Louis, mon petit garçon, qui devrait être avec sa maman, parce que c’est mon rôle, alors que je l’ai confié à quelqu’un, « pour faire des courses » ai-je dit, m’occuper de moi, un peu, ce qui est normal, avec la vie que j’ai, entre le travail, la maison, les enfants, le mari qui n’est pas mon gynéco, précisons, oui, mon mari n’est pas mon gynéco, autant le dire les choses pour que ce soit claire une fois pour toute.
Mais pas un mari non plus alors.
Il faudrait venir ici seulement l’hiver, cachée aux regards, en pull, manteau et pantalon, dans la boue des allées, le froid et l’humidité. Venir ici l’hiver pour entendre la vraie voix des morts.
En tout cas pas l’été, pas en jupe. Car je ne me veux pas en paix, mais excitée. Je me veux sûre de moi et déterminée : j’ai décidé de tromper Pierre parce qu’il le mérite.
Je me lève, marche un peu.
Un couple m’arrête, me demande où est la tombe de Berlioz, je n’en sais rien. « Au Père Lachaise, non ? ». Il faut bien être solidaire, parmi tous ces morts, si les vivants ne sont pas solidaires !
A la condition de me dire où est la sortie.
Mais ce sont des Hongrois. Ils ne savent dire que « Berlioz », ne comprennent rien, me regardent en souriant bêtement. Même l’homme.
Je cours presque, à en péter mes talons.
Grande allée, quartier des morts célèbres, quartier des morts Juifs, des morts riches, grandes familles, allées secondaires, quartier des enfants morts.
Et puis la sortie, enfin, qui est l’entrée triomphale du cimetière de Montmartre. J’en sors vivante.
Une femme me demande si j’ai vu la tombe de Michel Berger et je dis « Oui », me tournant vers les tombes de nouveau, les arbres et l’ombre, tournant le dos au boulevard, à l’excitation des hommes en vie, « Oui, vous prenez la grande allée… ». Mais je ne sais plus où elle se trouve, désolée
- Regardez sur le plan, plutôt. Vous allez vous perdre.
Ce qu’elle fait, avant de disparaître dans une allée secondaire, gravissant quelques marches, son bouquet à la main.
Et moi, désormais, j’ai le choix entre écouter mon corps, qui n’a plus envie, et autre chose, qui me dit de le faire.
Et je touche ma blessure au mollet pour vérifier qu’elle est bien cicatrisée.
10:44 Publié dans Camille | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

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