11.12.2006

Jean prend la parole

Dans la première version, divisée en cahiers, Jean finissait le récit en racontant sa version de l’histoire, là où les autres personnages n’avaient qu’un bout.

Puis la désagrégation des cahiers, voulue par mon éditeur, l’a privé de parole. Tout le monde parlait de lui, mais lui ne parlait jamais directement, sinon via des propos repris par ses proches. On avait alors un personnage qui se constituait en contre forme, via le regard des autres. Au lecteur de reconstituer la « véritable histoire ».

Mais c'était peut être aussi de ma part une manière de ne pas prendre le personnage à bras le corps.

Actuellement, la première partie du récit, - cohérente et « validée » par mon éditeur - est une succession de points de vue sur une journée menée par sept personnages. La seconde partie s’ouvrait sur la rencontre de Jean et Aurore qui donnait l’impression de retomber un peu dans la mesure où le rythme était différent, plus lent, et que l’histoire qui les lie est moins tendue.

Il me semble que le cœur du récit est précisément dans la relation entre Aurore et Jean dans la mesure où elle renvoie à tous les thèmes, presque, évoqués par les autres personnages. Simplement, j’avais mal exploité cette relation en la faisant raconter par Aurore qui a forcément moins à dire sur la question que Jean.
Jean désormais se dessine plus précisément dans mon esprit. Je commence à l’aimer, à en faire une partie de moi alors qu’il demeurait assez lointain jusque là.

La difficulté a été de lui donner une parole propre, c'est-à-dire une manière de raconter les choses qui lui soit personnelle, traduite ici par un style un peu différent des autres, j’espère.

Voici donc toujours et encore, la scène du Boobies – qui n’est plus nommé – raconté par Jean, cette fois-ci.


Jean

Et quand bien même nous n’aurions pas été saouls comme des polonais, je les aurais suivis, mes associés, contre fortune bon cœur, au moment du dernier verre, quand l’un de nous a dit « On ne va pas se séparer comme ça ». Alors qu’il aurait été si simple de commander un taxi, de rentrer chez moi, retrouver Sophie, me tenant aux murs, titubant jusqu’à la salle de bains pour un brossage de dents appliqué, espérant dissiper mon haleine d’alcool au moment de regagner mon lit, de me glisser entre les draps, du côté frais, malgré la chaleur, sans toucher Sophie de peur de la réveiller et qu’elle me demande, comme un réflexe : « Où étais-tu ? ». Parce que l’odeur de l’alcool n’aurait pas disparu.

Mais ce n’est pas ce que j’ai fait, je ne suis pas rentré chez moi, à cause de Sophie peut-être, justement, répondant « Je suis ! », ou « J’en suis ! » - je ne sais plus très bien - au programme qu’on avait décidé pour moi, un bar de nuit en l’occurrence, un bar à putes chic, où les filles ne sont pas les seules à être au top, mais l’endroit aussi, me dit-on, la clientèle idem, « Aucune chance que personne ne nous reconnaisse », l’alcool nous protégeant comme un brouillard.

On y va.

Le passage est gardé par deux vigiles qui ne veulent pas nous ouvrir ni leurs bras, ni la porte, parce qu’on est ivre et que « L’établissement se réserve le droit d’entrée », ce qui est bien normal, allons ailleurs. « Pas question », c’est l’Iranien qui parle, jamais aussi à l’aise que dans la négociation, même saoul. « Que veulent ces Messieurs ? »

Pas de l’argent. L’argent n’est pas un critère différenciant, tout le monde en a ici. Mais alors quoi ? Des promesses ? Des suppliques ? Les gardiens veulent être sûrs que nous nous tiendrons bien, ils nous sermonnent comme des enfants et nous, nous jurons. « Au moindre problème… - Ok. Si jamais…. – D’accord ! Je vous préviens…. – C’est compris ! » Peut-être aussi pour mesurer notre détermination à entrer, s’assurer que ce n’est pas le hasard qui nous a conduit ici, mais la préméditation, afin qu’aucun de nous ne prétende par la suite avoir agit sous la contrainte, mais par libre choix.

Et nous entrons. « Merci Messieurs ! », c’est moi qui parle.

A l’intérieur, ce n’est pas du tout comme je l’avais imaginé, mais mieux, plein d’hommes comme moi, ivres et gais, offrant ce qu’ils ont de plus intimes, leurs sourires béats de petits garçons à des inconnues qui se baladent dans les allées comme autrefois des courtisanes sous les arcades du Palais Royal, mais seins nus. Des filles vraiment belles et vraiment jeunes, refusées, peut-être, au Crazy Horse, échouées ici en attendant un mieux qui viendra, peut-être, sous la forme d’un veuf, un célibataire ou un homme marié qui voudrait changer complètement de vie, « Tournez ici au carrefour », avec une fille comme ça, pourquoi pas ? se disent tous les hommes, pourquoi pas ?

Un groupe d’hommes se lève, nous cédant leurs places, ce dont nous les remercions, mais je vous en prie Messieurs, bonne soirée, vous de même, attendez un instant, quoi donc ? N’êtes-vous pas ? Si c’est moi. Échange de poignées de mains, présentation, tout ça entre le sombre de l’alcôve et le rose des plumes, pas gênés pour un sous d’être là, comme les membres d’une même communauté, appelons-là « La Communauté des Hommes », presque rassuré qu’il y en ait autant, devenant ainsi un homme parmi d’autres, un homme comme tant d’autres, me rappelant brusquement le murmure de Sophie à mon oreille, prétendant « n’avoir jamais rencontré quelqu’un comme toi », alors qu’il lui suffirait de venir ici pour en compter un certain nombre.

Nous nous asseyons, non sans avoir remercié notre connaissance commune pour sa recommandation « Une black de toute beauté, vraiment superbe. Tootsie, demandez-là, Tootsie. – Ok, mon vieux, on s’en souviendra, merci du tuyaux. - Il faudrait que l’on déjeune ensemble – Vous avez mon téléphone ? – Oh je sais où vous travaillez ! » Ce qui fait rire tout le monde.

Mais aucun de nous n’a envie d’une Noire manifestement, ne faisant aucune demande en ce sens à l’hôtesse qui vient prendre notre commande « Champagne, of course ! », laissant faire le hasard parmi les filles encore libres qui s’en grillent une dans les vestiaires, au moment où le haut-parleur crache « Trois filles pour la 23 », trois baby-sitters polonaises, hongroises, sénégalaises, russes ou peut-être même françaises, comme Aurore.
- Tu peux y aller si tu veux !
- Tu es sûre ?
- Oui, vas-y, je suis crevée, je ferais le prochain.
- Ok, comme tu veux, c’est gentil.

Pendant le temps que les filles utilisent pour se refaire, nous trinquons « Au big deal ! », l’assurance d’être à l’abri pour les trente années à venir, jusqu’à ma mort, en somme. « A big deal ! » On n’a pas arrêté de trinquer de toute la soirée. Mais le contrat n’est pas signé encore, on ne devrait pas dire ça qui pourrait porter malheur, sait-on jamais, si on cassait un verre ?

Mais voici les filles.

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