14.12.2006
L'allure est bonne!
Touchons du bois. Il semblerait que le choix narratif – Jean prend la parole, soit le bon. Il permet à la fois de revenir sur la journée précédente, de faire des liens avec les autres personnages et d’annoncer la suite.
Voici la suite de la nuit avec Aurore.
Tout cela a basculé avec l’arrivée d’Aurore, venue s’asseoir à côté de moi, presque gentiment, dans une répartition des filles et des clients qui nous a semblé relever du hasard mais qui ne l’était probablement pas, alors que nous étions trois hommes également habitués à exiger ce qu’il y a de mieux, en produits et en services, dans le face à face avec celui qui a quelque chose à vendre, qui vous jauge et vous évalue afin de fixer un prix, auquel vous répondez d’un regard ou d’une simple attitude dominante « Ce que vous avez de mieux ».
Et pourtant ici, à ce moment là, ce sentiment déchirant, cette envie de la recouvrir de ma veste, de la cacher aux regards, cette impression d’avoir contre ma cuisse, une fille trop bien pour moi.
L’autre nous a servi à boire et nous avons trinqué, une fois encore, au même sujet, si bien que les filles se sont crues autorisées à demander des explications, qu’elles n’ont pas eues « - Oh pourquoi ? – Parce que c’est un secret ! – Mais vous savez Monsieur le Directeur, rien ne sort jamais d’ici ! » Et lui, de répondre « Tu ne pourrais pas comprendre… », ce qui était vrai, un montage compliqué, réglé au cordeau par mon grand Pierre, dans les règles de l’art.
- Alors au « gros deal » reprend une fille en levant son verre, ce qui nous fait rire, gros rire gras de celui qui est à ses côtés, parce qu’il voudrait bien qu’elle ferme les yeux au moment de lui toucher le bout des seins, les fesses ou les cuisses, parce que c’est interdit, même contre de l’argent, tout va dans l’alcool, dans l’alcool seulement.
Moi je ne ris pas, souriant seulement, parce que je ne suis pas assez saoul pour oublier combien je les déteste, mes partenaires, combien j’ai besoin d’eux.
Et brusquement, je me suis souvenu du jeu, disparu des écrans depuis, « The Big Deal », un grand plateau à paillettes, un animateur populaire et une grosse baudruche bleue, me demandant qui, de nous trois, était le comédien, la baudruche et qui faisait le public ?
- Vous n’êtes pas très bavard. Comment vous appelez-vous ?
- Jean.
- Moi c’est Aurore, enchantée.
Me serrant la main pour que je la touche, ma main prenant la sienne, puis effleurant son bras qui dit la jeunesse du corps, la vie, moi qui ai vécu entouré de garçons, de gros bras, et puis de Sophie qui les cache désormais, sauf un vingt-et-un juin, quand elle sort de la chaleur de la cuisine avec les petits, tenant mon gâteau d’anniversaire à plusieurs mains.
Si aucun secret ne sort d’ici, alors moi non plus, je reste là.
Maintenant que mes associés n’ont plus rien à gagner, juste à dépenser, qu’ils ont desserré leurs poings qui leur faisait comme des moignons, ouvrant les doigts pour caresser leurs compagnes, je les vois tels qu’ils sont, tels qu’aucune femme, sans doute, ne les a jamais vus, sinon leurs mères lorsqu’elles les regardaient au fond des yeux en disant « Tu sais que tu es le plus beau des petits garçons du monde ? »
Et ce sourire qu’ils font aux anges, bêtement ou naïvement, ça n’a plus d’importance, personne n’ira le rapporter parce que nous sommes ici entre nous, dans la communauté des hommes qui ont laissé leurs armes et qui n’ont plus à se battre, puisque tout est payé d’avance.
Et lorsque je m’approche de l’oreille d’Aurore pour lui murmurer quelque chose, un secret qui ne sortira pas d’ici, si secret que même mes associés ne savent pas, je la sens se raidir à l’approche de ma bouche, parce qu’elle préfèrerait donner ses seins à embrasser, plutôt que son oreille, ou ses yeux, ou ses lèvres qui sont du domaine privé, comme tout ce qui se trouve relié au cœur, et qu’elle me fait répéter deux fois ce que je lui ai murmuré, à cause de la musique qui couvre tout, et de ma voix d’homme paf articulant « Je vais mourir Aurore, je ne passerai pas l’été » et qu’elle se recule, étonnée, souriante, d’un sourire qui signifie « Mais qu’est-ce que vous racontez comme bêtise ? », parce qu’elle ne peut pas comprendre.
Alors je me souviens de ma rencontre avec Sophie, dans une inversion des rôles et de la maturité, sur une pièce de Mishima que je n’ai pas comprise, dormant la plupart du temps, quand bien même il se jouait autre chose, cette intime certitude que Sophie serait celle qui m’apprendrait mon métier d’homme, cette avance impressionnante qu’elle avait sur moi dans la compréhension des choses essentielles au point que nous avions passé un deal le soir même, alors qu’elle était engagée ailleurs, avec mon meilleur ami, tendant la main pour qu’elle la top, disant : « Maintenant Sophie, on ne se quitte plus » et qu’elle m’avait répondu « Chiche ! ».
10:10 Publié dans Jean | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : roman, personnages, littérature, bar de nuit

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