10.01.2007
Alexis en avatar de son père
L’une des fonctions intéressantes de ce blog, je le découvre avec du recul, est peut-être de m’obliger à être sûr de mon texte si je veux le publier ici. C’est un outil de prébublication.
Je sais qu’il va être lu, peut-être critiqué, donc, si je le publie, c’est que je suis sûr de moi, et donc que le texte tient la route – même s’il n’est pas à l’abri de la critique, bien sûr.
Dans le texte qui suit, Alexis avoue à son père qu’il était présent, lui aussi, dans cette boite et il se trouve des points communs avec lui.
Le texte a plusieurs fonctions. L’une consiste à raconter ce qui s’est passé ce soir là, fonction purement narrative qui ne m’intéresse pas tellement mais qui est obligatoire pour que le lecteur parvienne à reconstituer le puzzle.
L’autre me permet de traiter à la fois de la psychologie d’Alexis, mais également, par défaut, de dresser un portait de Jean en ce que ses enfants ont tous un peu de lui. Cela me permet de dire qui est Jean, de justifier ses actes sans nécessairement passer par lui.
Et pour me contredire, je ne suis pas tout à fait sûr de moi sur ce texte, un peu ordinaire, mais c’est la personnalité d’Alexis qui veut ça aussi.
Je ne suis décidemment pas très à l’aise lorsqu’il s’agit de raconter des personnages en mouvement. Je les préfère enfermés dans une pièce, ou un lieu unique afin d’avoir l’esprit libre pour explorer leurs interactions.
Pour autant, ce n’est pas du théâtre, il n’y a pas de dialogues.
Alexis
Parce qu’un fils gagne toujours sur son père, du seul fait que l’un meurt avant l’autre, à moins qu’il n’ait laissé derrière lui un tel merdier que ses enfants doivent longtemps après utiliser la pelle et la pioche pour déblayer tout ça.
Mais ce n’est pas notre cas papa, n’est-ce pas ? Toi qui as pris soin de bien tout régler avant ton départ. Pierre m’a expliqué, pour le big deal, bravo ! Quel magnifique ultime cadeau tu nous as fait là !
Mais autant te prévenir mon cher père, je crois que je m’apprête à cracher dans la soupe, vois-tu ? Parce que j’ai de quoi t’éclabousser : je tiens entre mes mains un pavé à jeter dans la mare avec l’assurance de faire des vagues. Reste à savoir quand la balancer, la caillasse
Et pourquoi pas maintenant ?
Je sors de ton bureau, je fais ting ting sur mon verre et je dis : « Mesdames et Messieurs, s’il vous plait, j’ai une communication importante à vous faire sur mon père ! »
On devrait faire comme à mon mariage, passer des diapos. Parce que ce ne sont pas les photos qui manquent, n’est-ce pas ? Grâce en soit rendue à Camille !
Il y en a une qui lui a échappé quand même, mais pas à moi, qui l’ai là, dans la tête. C’est même un petit film, mais en caméra cachée alors, parce que je n’étais pas censé être là. Toi non plus d’ailleurs.
Ça m’a fait un choc de te voir au Boobies. Tu étais vraiment la dernière personne à qui je m’attendais.
D’abord, j’ai eu cette espèce de réflexe idiot de me cacher, comme si tu allais me disputer. Un réflexe d’enfant battu, ou d’homme marié à une catholique, d’homme marié tout court. Je me suis presque couché sur le bar, comme un militaire qui rampe au sol, ce qui a fait marrer la fille qui était avec moi, « Mais qu’est-ce que tu fous comme ça, idiot ?», me donnant des tapes sur le coude. Je lui ai fait fermer sa gueule, vu que c’est moi qui lui payais à boire.
Mais tu connais ça par cœur, je vous ai vu y aller franco sur le champagne.
Je n’ai pas su quoi faire. D’un côté, il y avait ce sentiment, comme si quelqu’un m’avait baissé mon pantalon devant toi. Et de l’autre… Je me suis senti soulagé de voir qu’on était pareils tous les deux, faits du même bois, de la même chaire en l’occurrence, qu’on pouvait être quelqu’un comme toi et ne pas avoir grandi dans sa tête, ce que n’arrête pas de me rabâcher Amélie, « Tu es immature Alexis ». Il aurait fallu qu’elle nous voie là tous les deux. Toi, avec cette fille presque sur les genoux, à deux doigts de lui rouler une pelle, posant ton fric sur la table, lui pelotant les seins mine de rien. Et moi avec mes deux copines, une dans chaque bras. Alors elle aurait vu ce que c’est que deux hommes, les seuls hommes de la famille. Parce que Pierre est asexué, et Guillaume, on n’en parlera pas.
En te voyant, j’ai imaginé ce que je serai dans vingt ans, me disant que pour toi c’était pareil, qu’en me regardant, tu te revoyais à mon âge.
Qu’est-ce qui te déplaisais chez moi ? Qu’est-ce que tu n’aimais pas voir ?
Est-ce que tu aurais voulu être quelqu’un d’autre quand, pour toi, tout était terminé, plié, posé sur des rails, jusqu’à la fin de ta vie ?
Est-ce que tu voulais m’éviter cela, finir assis dans un bar à putes le lendemain de ton anniversaire familial ?
Si tu veux me répondre maintenant, papa, quand ton âme flotte encore au-dessus de la maison, c’est le moment. Mais sois gentil, ne passe pas par Amélie, autant lui épargner ça. C’est une femme, elle ne comprendrait pas. Ça la désolerait.
Pour rester pragmatique, tu me bloquais la sortie. J’avais peur de passer devant vous et que tu me voies. Il a fallu attendre que vous sortiez.
Évidemment, quand je t’ai vu sur le trottoir avec la fille, je vous ai suivis, votre petite ballade nocturne, à pied, jusqu’à l’hôtel.
Tu sais quoi ? J’ai crû que tu allais en ressortir, que tu l’avais accompagnée par galanterie. Je n’ai pas imaginé une seule seconde que tu puisses découcher.
Mais tu n’es pas ressorti. Tu as passé la nuit avec cette fille.
Quel homme, quel homme !
Le lendemain, j’ai appelé maman dès huit heures, mais elle m’a menti, disant que tu étais déjà parti. Pierre m’a dit le contraire, que tu n’étais pas arrivé.
Alors je suis allé te chercher, mais ce n’est pas toi que j’ai trouvé, seulement la fille.
Et j’ai fait en sorte qu’elle te quitte sur le champ.
11:09 Publié dans Alexis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : blog littéraire, récit, écriture, roman, structures narratives

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