18.01.2007
Jean, l'homme qui aurait construit sa maison sans imaginer y habiter...
J’ai finalement trouvé la clef du personnage de Jean, la dernière qui me manquait.
J’aurais mis deux ans… Alors même que l’idée de ce livre tourne autour de ce personnage. Mais, comme je le pressentais dans le billet du 11/12, je ne l’avais pas jusqu’alors pris à bras le corps.
La clef de ce personnage, et de l’histoire finalement, c’est un homme qui aurait passé sa vie à construire une maison, la maison de ses rêves, en oubliant qu’il faudrait y vivre un jour, et avec qui ?
Je m’aperçois qu’il m’est impossible d’écrire une histoire si le personnage qui la raconte n’a pas un interlocuteur pour l’écouter - ici, « l’homme au chien ». Cela signifie que je ne peux pas écrire de monologue intérieur, ni considérer le lecteur comme l’interlocuteur. Le récit est construit en circuit fermé.
Premier chapitre de la deuxième partie, l’histoire racontée par Jean.
Et sans doute suis-je dans les yeux de cet homme promenant son chien sur la digue, un de ces parisiens gagnant son beau pays tous les étés, le temps d’y accompagner femme et enfants, reconnaissable à sa voiture.
Et s’il est un peu curieux, il s’arrêtera dans sa promenade pour regarder ce parisien matinal, dont la présence hors saison pose question.
Peut-être nous connaissons-nous. Peut-être, enfant, avons-nous joué ensemble sur la plage, tapant dans le même ballon, avant que nos différences nous éloignent tout à fait. Lui à un bout de la plage, moi du côté des villas.
Et s’il lève la tête dans cette direction, il verra que l’une d’elle est ouverte au niveau du rez-de-chaussée, que le grand volet de la baie vitrée est levé et la grille donnant accès à la plage, tirée.
Sans doute avons-nous le même âge, quoique dix années semblent nous séparer, m’attardant pour ma part autour de la cinquantaine et lui flirtant déjà avec les soixante qu’il a attendus d’avoir toute sa vie pour en finir au plus vite.
Mais il ne connaît pas mon nom. Je serai toujours pour lui « un parisien qui se tenait là, debout, à regarder la mer, pieds nus dans le sable », évoquant confusément une publicité pour un parfum, quand le temps semble suspendu autour d’un homme vêtu de lin clair qui ne semble jamais devoir vieillir.
Oui, c’est comme ça qu’il parlera de moi en ouvrant son journal régional qui titrera peut-être, selon la formule consacrée aux faits divers « Hier matin, un homme de cinquante-quatre ans a trouvé la mort ».
Pour connaître mon nom, il devra acheter Les Echos, ou le supplément économique du Figaro qui parleront forcément de ma disparition, me décrivant comme le patron dynamique du premier fonds d’investissement français dont la plus belle réussite avait été, il y a quelques jours à peine, le rachat du géant mondial de la chaussure, CPA, pour la coquette somme de 221 millions d’euros.
Assurément, s’il lisait cet article, l’homme dont le chien tire sur la laisse maintenant tâcherait de mieux se souvenir de moi, de ma silhouette main dans les poches, quand je me suis retourné vers l’horloge du Grand Hôtel, et que nos regards se sont croisés de loin, d’une manière incertaine et qu’il m’a fait un signe de la tête.
Et là, il regrettera de ne pas être venu me parler, de ne pas s’être approché de celui que la presse surnomme le « Playboy du leverage buy out », parce que j’ai été le premier à comprendre en France que les entreprises ne voulaient plus être cotées et qu’il fallait trouver des financements ailleurs.
Alors il aurait baissé les yeux, disant qu’il ne comprend pas ce que je lui dis, mais il m’aurait demandé de continuer, pour le seul plaisir d’entendre parler un homme exceptionnel, sans doute, dans son esprit, lui qui n’aura jamais été capable d’affronter son patron pour lui réclamer un peu plus d’argent par an, une prime de deux cents euros lui aurait suffit.
Alors j’aurais parlé par images. J’aurais dit « Si vous voulez, ça revient à acheter un appartement, et à faire payer le crédit par vos locataires. Vous voyez ce que je veux dire ? »
Pas très bien, m’aurait-il répondu. Mais ce n’est pas grave. Racontez-moi ! Racontez-moi encore, dites-moi où ça s’est passé, avec qui, comment avez-vous fait ?
Alors j’aurais parlé du jour de la signature, parce que le reste aurait été trop technique, évoquant le Sofitel près de l’aéroport Roissy Charles-de-Gaulle comme une barre HLM, ce qui l’aurait fait rire, « Vous plaisantez ? », du luxe intérieur, du marbre et du bois.
Et de cette réunion secrète, forcément secrète, de peur que les syndicats ne viennent la troubler, enregistrée sous un faux nom, Monsieur Lambert, mon nom de scène, quand l’hôtesse me mène au Penthouse, sans questions inutiles ni bavardages, seulement quelques expressions polies qu’on n’entend plus, à force, « Si vous voulez bien me suivre Monsieur Lambert ».
Et ce lieu sublime qui se dévoile devant soi comme dans un théâtre, le rideau qui s’ouvre sur le ballet des avions sans autre bruit que la soufflerie légère du rétroprojecteur, parce que l’on sait que le vendeur est un fou d’aviation et que ce sont ces petites attentions qui font la différence.
Maintenant, l’homme au chien voudrait savoir combien ça coûte. Son obsession, connaître le prix des choses pour les ramener à son échelle, savoir quels sont les usages chez les patrons, quand le sien refuse de payer pour un local. Et il aurait avancé une somme : deux cents euros, le prix maximum qu’il envisagerait de mettre dans une salle de réunion, où les fauteuils crème sont en cuir et les verres, du cristal.
Mais je n’aurais pas su quoi lui répondre, délégant ce genre de choses à mon Directeur opérationnel, « Pierre Robocop », toujours très efficace dans ses actions… Quoiqu’un peu rigide aux jointures.
Et l’homme aurait imaginé, en regardant notre villa, la famille rassemblée en clan autour d’hommes faits de métal, dont la charge est de rentabiliser les entreprises, quel qu’en soit le coût humain.
Et lui, désirant le temps d’une conversation au moins, se mettre à ma place au milieu des autres, en chef de famille et d’entreprise, ressentir cette impression de distance aux choses et aux êtres que donne l’argent, monter dans la voiture à la place du conducteur, ou même du passager, abandonner ses angoisses d’homme immobile, presque mort, déjà, il m’aurait dit en fermant les yeux :
- Je sais ce que vous avez ressenti à ce moment-là, au moment de la signature, entouré de ces hommes comme vous, au dernier étage d’un hôtel de luxe, surplombant un aéroport, au-dessus de tout et des autres.
- Dites-moi.
- Vous vous êtes crû immortel. N’est-ce pas ?
10:43 Publié dans Jean | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : blog littéraire, récit, écriture, roman

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