16.03.2007

Peut-on illustrer un roman?

J’ai cette théorie, qui en vaut bien une autre, selon laquelle la place de la description dans un roman peut aller en s’amenuisant de par le fait même que toutes les images nous sont désormais accessibles à tout moment.

Pourquoi alors décrire un lieu que tout le monde connaît ? N’est-ce pas alors tomber dans un « lieu commun » ?
Non, parce que c’est éminemment le travail de l’écrivain de donner à voir ce lieu d’une manière différente.

Mais je n’ai pas ce talent ou cette prétention. J’aime assez l’idée que quelques mots suffisent à reconstituer un environnement dans l’esprit du lecteur d’autant plus facilement qu’il n’a qu’à piocher dans ses images personnelles.

Par exemple, dans mon roman précédent, la description de la maison est réduite en une « maison dévorée par la vigne vierge », où la virginité de la vierge est évidemment symbolique.

Dans « Jour et heure », il s’agit encore d’une « jolie maison derrière une grille » à laquelle on accède par « une allée privée ».

Cette maison et cette allée existent probablement quelque part dans Paris mais je ne me suis pas servi de la réalité, mais plutôt d’un montage personnel.

En revanche, la grande plage de Saint-Lunaire, les villas qui la bordent existent bel et bien, au point que je me suis demandé s’il fallait nommer le village, et donc ancrer le roman dans le réel ou bien parler « d’un village en Bretagne ». Dans la mesure où je parlais de Paris, il m’a semblé nécessaire de nomme Saint-Lunaire. On sort donc d’une fiction complète, de personnages et de lieux totalement inventés pour un compromis, une fiction dans des éléments de réalité.

J’ai, à ce titre, eu droit à de vives remontrances pour avoir montré quelque part sur ce blog un hôtel dans lequel se passait une scène très crue entre Pierre et Aurore, scène supprimée finalement. Remontrances parce que le lieu était tourné en dérision par Aurore (ce qui est une forme déguisée de description), remontrances parce que le caractère « sacré » du lieu lorsqu’il est vécu comme histoire personnelle était montré à tout le monde.
On veut bien lire la scène, mais surtout pas savoir où ça se passe… en vrai.
Dans la version finale, il y a toujours un hôtel, mais qui n’est pas du tout décrit, qui pourrait être n’importe lequel de ceux dans lesquels nous avons tous séjournés un jour.

Le média Internet permet cependant d’illustrer le récit.

Ce genre de procédé ne trouvera, à mon avis, aucun défenseur parmi les lecteurs : personne ne voudra voir le lieu tel qu’il est, au travers d’une photo par exemple ou d’un film, avant d’avoir lu le livre. Le lecteur voudra être vierge de toute image imposée.

Pourtant, j’ai très envie de montrer sur ce blog les lieux réels, pour dire, « Voilà, c’est là », ce que je ne veux pas faire par écrit… Paradoxe.

De même, il est question quelque part dans l’ouvrage de « L’offrande musicale » de Bach. Je pourrais la proposer en écoute ici. A écouter avant ou après lecture. Cela semble moins impertinent de mettre de la musique que des images.

Si je vous montre le petit film que j’ai fait de Saint-Lunaire, un genre de film de vacances sans aucune intention, je donne encore une image déformée de ce qu’est Saint-Lunaire. Parce que Saint-Lunaire n’est pas ce que je montre sur le film, ni ce que j’en dis dans le livre.

Alors mieux vaut ne rien montrer et vous laisser imaginer ? A moins que vous connaissiez déjà le lieu. Allez-vous vivre l’histoire plus intensément parce que vous connaissez le lieu ? Si vous répondez oui, j’ai très envie de montrer ce film alors, pour mettre les autres lecteurs sur un pied d’égalité…

Mais la musique. Il n’y a pas d’interprétation possible. Si vous n’aimez pas le classique, ou Bach, vous allez vous figurer une espèce de musique d’église. Si je vous la donne à écouter, cela devient factuel. Voilà, l’Offrande musicale, c’est ça. J’ai souvent lu des critiques de lecteurs qui se plaignent, à juste titre, d’être un peu désarçonnés par les références musicales qu’ils auront trouvées dans le livre. On pourrait citer Alejo Carpentier, dans « Partage des eaux » dont la longue introduction demande de sérieuses connaissances musicales. Aurait-il dû les faire écouter sur son blog ?

Ce pourrait également être une expérience à tenter : montrer toutes les images du livre avant lecture, comme lorsque l’on va voir le film avant de lire le livre (qui marche quand même beaucoup mieux dans ce sens-là que dans l’autre).

Après avoir lu, puis vu « Affliction » de Russell Banks, je ne peux plus séparer la figure de Nick Nolte du personnage de Wade Whitehouse ce qui n’est pas si mal en définitive, parce que le personnage me semble encore plus vivant.

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