18.01.2007

Jean, l'homme qui aurait construit sa maison sans imaginer y habiter...

J’ai finalement trouvé la clef du personnage de Jean, la dernière qui me manquait.
J’aurais mis deux ans… Alors même que l’idée de ce livre tourne autour de ce personnage. Mais, comme je le pressentais dans le billet du 11/12, je ne l’avais pas jusqu’alors pris à bras le corps.

La clef de ce personnage, et de l’histoire finalement, c’est un homme qui aurait passé sa vie à construire une maison, la maison de ses rêves, en oubliant qu’il faudrait y vivre un jour, et avec qui ?

Je m’aperçois qu’il m’est impossible d’écrire une histoire si le personnage qui la raconte n’a pas un interlocuteur pour l’écouter - ici, « l’homme au chien ». Cela signifie que je ne peux pas écrire de monologue intérieur, ni considérer le lecteur comme l’interlocuteur. Le récit est construit en circuit fermé.



Premier chapitre de la deuxième partie, l’histoire racontée par Jean.

Et sans doute suis-je dans les yeux de cet homme promenant son chien sur la digue, un de ces parisiens gagnant son beau pays tous les étés, le temps d’y accompagner femme et enfants, reconnaissable à sa voiture.

Et s’il est un peu curieux, il s’arrêtera dans sa promenade pour regarder ce parisien matinal, dont la présence hors saison pose question.

Peut-être nous connaissons-nous. Peut-être, enfant, avons-nous joué ensemble sur la plage, tapant dans le même ballon, avant que nos différences nous éloignent tout à fait. Lui à un bout de la plage, moi du côté des villas.

Et s’il lève la tête dans cette direction, il verra que l’une d’elle est ouverte au niveau du rez-de-chaussée, que le grand volet de la baie vitrée est levé et la grille donnant accès à la plage, tirée.

Sans doute avons-nous le même âge, quoique dix années semblent nous séparer, m’attardant pour ma part autour de la cinquantaine et lui flirtant déjà avec les soixante qu’il a attendus d’avoir toute sa vie pour en finir au plus vite.

Mais il ne connaît pas mon nom. Je serai toujours pour lui « un parisien qui se tenait là, debout, à regarder la mer, pieds nus dans le sable », évoquant confusément une publicité pour un parfum, quand le temps semble suspendu autour d’un homme vêtu de lin clair qui ne semble jamais devoir vieillir.

Oui, c’est comme ça qu’il parlera de moi en ouvrant son journal régional qui titrera peut-être, selon la formule consacrée aux faits divers « Hier matin, un homme de cinquante-quatre ans a trouvé la mort ».

Pour connaître mon nom, il devra acheter Les Echos, ou le supplément économique du Figaro qui parleront forcément de ma disparition, me décrivant comme le patron dynamique du premier fonds d’investissement français dont la plus belle réussite avait été, il y a quelques jours à peine, le rachat du géant mondial de la chaussure, CPA, pour la coquette somme de 221 millions d’euros.

Assurément, s’il lisait cet article, l’homme dont le chien tire sur la laisse maintenant tâcherait de mieux se souvenir de moi, de ma silhouette main dans les poches, quand je me suis retourné vers l’horloge du Grand Hôtel, et que nos regards se sont croisés de loin, d’une manière incertaine et qu’il m’a fait un signe de la tête.
Et là, il regrettera de ne pas être venu me parler, de ne pas s’être approché de celui que la presse surnomme le « Playboy du leverage buy out », parce que j’ai été le premier à comprendre en France que les entreprises ne voulaient plus être cotées et qu’il fallait trouver des financements ailleurs.

Alors il aurait baissé les yeux, disant qu’il ne comprend pas ce que je lui dis, mais il m’aurait demandé de continuer, pour le seul plaisir d’entendre parler un homme exceptionnel, sans doute, dans son esprit, lui qui n’aura jamais été capable d’affronter son patron pour lui réclamer un peu plus d’argent par an, une prime de deux cents euros lui aurait suffit.

Alors j’aurais parlé par images. J’aurais dit « Si vous voulez, ça revient à acheter un appartement, et à faire payer le crédit par vos locataires. Vous voyez ce que je veux dire ? »

Pas très bien, m’aurait-il répondu. Mais ce n’est pas grave. Racontez-moi ! Racontez-moi encore, dites-moi où ça s’est passé, avec qui, comment avez-vous fait ?

Alors j’aurais parlé du jour de la signature, parce que le reste aurait été trop technique, évoquant le Sofitel près de l’aéroport Roissy Charles-de-Gaulle comme une barre HLM, ce qui l’aurait fait rire, « Vous plaisantez ? », du luxe intérieur, du marbre et du bois.

Et de cette réunion secrète, forcément secrète, de peur que les syndicats ne viennent la troubler, enregistrée sous un faux nom, Monsieur Lambert, mon nom de scène, quand l’hôtesse me mène au Penthouse, sans questions inutiles ni bavardages, seulement quelques expressions polies qu’on n’entend plus, à force, « Si vous voulez bien me suivre Monsieur Lambert ».

Et ce lieu sublime qui se dévoile devant soi comme dans un théâtre, le rideau qui s’ouvre sur le ballet des avions sans autre bruit que la soufflerie légère du rétroprojecteur, parce que l’on sait que le vendeur est un fou d’aviation et que ce sont ces petites attentions qui font la différence.

Maintenant, l’homme au chien voudrait savoir combien ça coûte. Son obsession, connaître le prix des choses pour les ramener à son échelle, savoir quels sont les usages chez les patrons, quand le sien refuse de payer pour un local. Et il aurait avancé une somme : deux cents euros, le prix maximum qu’il envisagerait de mettre dans une salle de réunion, où les fauteuils crème sont en cuir et les verres, du cristal.

Mais je n’aurais pas su quoi lui répondre, délégant ce genre de choses à mon Directeur opérationnel, « Pierre Robocop », toujours très efficace dans ses actions… Quoiqu’un peu rigide aux jointures.

Et l’homme aurait imaginé, en regardant notre villa, la famille rassemblée en clan autour d’hommes faits de métal, dont la charge est de rentabiliser les entreprises, quel qu’en soit le coût humain.

Et lui, désirant le temps d’une conversation au moins, se mettre à ma place au milieu des autres, en chef de famille et d’entreprise, ressentir cette impression de distance aux choses et aux êtres que donne l’argent, monter dans la voiture à la place du conducteur, ou même du passager, abandonner ses angoisses d’homme immobile, presque mort, déjà, il m’aurait dit en fermant les yeux :

- Je sais ce que vous avez ressenti à ce moment-là, au moment de la signature, entouré de ces hommes comme vous, au dernier étage d’un hôtel de luxe, surplombant un aéroport, au-dessus de tout et des autres.
- Dites-moi.
- Vous vous êtes crû immortel. N’est-ce pas ?

18.12.2006

Jean et Aurore, tout reste à faire

Maintenant, Jean est sorti du bar avec ses associés et part finalement avec Aurore.

Le texte ci-dessous appartient à la première mouture et demeurait le seul à n’avoir pas été modifié au fil du temps. Désormais, il me parait un peu faible – il a été qualifié de « tunnel » par mon éditeur.

Outre que ce chapitre fait le double des autres, il tranche par une action qui se déroule sur plusieurs heures et en plusieurs endroits. Je crois que je ne suis pas très à l’aise avec ce genre de narration, préférant finalement les lieux uniques où je parviens mieux à me concentrer sur les personnages.

De fait, ce chapitre – je pense souvent à des « scènes » - est fondamental dans le récit sous la réserve que je parvienne à le maîtriser.

Après plusieurs tentatives ratées, il m’apparaît désormais que ce chapitre doit être écrit sous la forme dialoguée. Après une pseudo rencontre sous l’emprise et l’effet de l’alcool dans le bar, Aurore et Jean vont d’abord s’éloigner pour reconstruire leur rencontre sur un mode qui leur est propre. Et cela passe nécessairement par le dialogue, l’échange, la parole – qui fait une belle opposition avec tous les autres personnages qui ne se parlent qu’en eux-mêmes, qui n’osent pas se parler, dire ce qu’ils ont sur le cœur – ou bien trop tard.

Mais pour cela, j’ai besoin de définir ce qu’attend Jean d’Aurore et ce qu’elle est prête à lui donner (vendre ?) et je dois aborder la question du désir entre eux – ce qui n’est pas pour moi, une mince affaire.
Mais j’ai Koltès, « Dans la solitude d’un champs de coton » et Chéreau pour m’aider.




Aurore

- On pourrait… je ne sais pas. Marcher ? me dit Jean. Qu’est ce que tu en dis ?
Il est timide, presque. Il ne me connaît pas, ne sait pas ce que je veux vraiment, ne veut rien m’imposer comme font habituellement les hommes qui en imposent avec leur argent. Je dis :
- Vous ne voulez pas venir chez moi ?
Parce que ça finit toujours comme ça avec les hommes. Et demain il ira rejoindre sa femme.
- Écoute Aurore, me dit-il, je ne suis pas…
- Vous ne voulez pas venir ? Je comprends parfaitement, je vais partir, je vais prendre un taxi, je vais vous laisser, je suis désolée, excusez-moi.
On va oublié ce que j’ai dit. Que je ne lui ai pas proposé de venir chez moi. Qu’il n’a pas refusé. Tout est effacé par mes excuses.
Bêtement, j’ai le cœur qui saigne. Une expression toute bête. Le cœur dans un étau. Parce que je me mets toujours dans des situations perdues d’avance.
Je m’éloigne de lui, le long du trottoir qui ressemble à un grand plateau de théâtre, avec deux acteurs seulement, un fort et un faible, celui qui tient tout entre ses mains et l’autre qui n’a rien, toujours à nu, qui n’a que sa peau à montrer, et je sors côté cour, le côté du cœur, mais le cœur est au milieu de la poitrine. Jean me rappelle, il crie mon nom : « Aurore ! ». Comme s’il appelait le jour de ses vœux. Aurore !
Je ne veux pas le voir, sa grande figure d’homme, de commandeur, cuirassé comme un soldat, imperméable aux sentiments, sa peau de crocodile, habitué seulement à donner des ordres, aux autres mais aussi à lui-même.
Et je m’en veux d’avoir cru un seul instant que quelque chose était possible, quelque chose… Je ne sais pas. Un moment suspendu.
Je voudrais fuir, disparaître, oublier tout à fait cette soirée. Mais les taxis sont rares, il faut attendre, si bien que Jean me rattrape, sans plus rien dire, il avance jusqu’à moi, son torse près de mon dos, épaule droite contre épaule gauche, mais sans nous toucher.
Le taxi est minable, une voiture blanche à la banquette dure, une boite de métal pour notre premier moment d’intimité, la banquette arrière d’une calèche où les messieurs d’autrefois embrassaient les femmes corsetées. Mais nous ne nous embrasserons pas.
Je donne mon adresse et la station de métro la plus proche au taxi qui ne connaît pas Paris, c’est évident, même s’il donne le change. Il s’arrête au premier feu rouge et sort une carte. Jean reprend son rôle :
- Vous ne connaissez pas cette rue ?
- Et vous, vous la connaissez ?
- Je ne suis pas taxi !
Non. Ni l’un ni l’autre ne connaissent ma rue. L’un parce qu’il est immatriculé 95, l’autre parce qu’il n’est jamais sorti de son arrondissement où il vit et travaille. Je prends le plan et indique le métro le plus proche au taxi. Jean regarde par la fenêtre, excédé.
On s’arrête devant chez moi, mon chez moi, un immeuble révoltant, tout étroit, enfoncé comme un coin dans une bûche, une construction en aluminium, exposé sur la rue comme on donne à voir son intimité, les cuisses relevées sur les forceps.
Je dis seulement : « C’est là ».
Jean lève la tête, regarde mon immeuble et dit « Tu vis là », sans qu’il soit possible de savoir s’il s’agit d’une question ou d’une affirmation. On dirait qu’il n’a jamais vu ça, le lieu de vie de quelqu’un qui n’est pas aimé par la vie.
- Oui. C’est là que j’habite.
Il soupire, comme s’il parlait à lui-même.
- Il y a des architectes… On n’a pas le droit de faire des choses comme ça.
On ne peut pas entrer là-dedans tous les deux.
- On marche un peu ?
La proposition nous soulage. Je dis « oui » et nous marchons, au hasard des rues qui montent vers la butte Montmartre.
Nous manquons de conversation tous les deux, peut-être à cause de la fatigue. Finalement, Jean m’explique :
- Quatre heures. Statistiquement, c’est l’heure à laquelle le plus de gens sont endormis. Ceux qui se sont couchés tard dorment. Ceux qui se lèvent tôt ne sont pas encore réveillés.
Nous capitulons au deuxième escalier. Je propose de nous asseoir sur une marche, son beau costume sur la pierre.
- Si tu me parlais un peu de toi ? me propose-t-il.
Ça ne prend pas entre nous. Je sens qu’il n’a pas envie de m’aimer, ni me prendre dans ses bras. Je ne suis même pas sûre qu’il ait envie de moi. Que veut-il ? Une présence ? Une histoire à raconter. Un besoin de finir ce qui a été commencé.
Assis, nous tournons le dos à la Butte, regardant vers le Nord, les quartiers pauvres.
Il faut éviter les questions personnelles. De ma part, ne pas parler de sa femme ni de ses enfants. De la sienne, les questions sur mon travail, les « Pourquoi tu fais ce métier là ? ».
Il faut éviter les questions personnelles et n’être pas banal, ce qui est injouable.
Jean me demande quel est le dernier film que j’ai vu et je lui réponds « The thing with two heads », parce que je regarde la télévision en rentrant. Il ne répond rien, me prend pour une cruche.
Je vais partir. Couper là, mettre le holà. Ce ne sera pas difficile, il n’y a rien entre nous. Juste à l’intérieur de moi, quelque chose à recoudre.
Je perds mon temps avec cet homme, regrette cette promenade, mon lit et le sommeil dont j’ai besoin. Parce que demain ça recommence et qu’il ne sera pas là pour me sauver.
- Ça ne va pas ?
Il a posé sa main sur mon épaule.
Voilà, je sais ce qu’il veut, c’est plus clair.
Peut-être notre conversation entre-t-elle par les fenêtres ouvertes autour de nous. Peut-être a-t-on réveillé des gens qui nous écoutent dans leur demi-sommeil, regardant leur réveil, quatre heures trente, le jour n’est pas loin.
Je prends la main d’Ange, l’ouvre, l’embrasse, sa grande main que je tiens entre les miennes comme un outil. Je glisse son index entre mes lèvres et je l’enfonce dans ma bouche pour le sucer en y mettant beaucoup de salive. Il faut que ça glisse tout seul, que je mouille, le doigt doit briller, que je lui montre comment je suce un homme.
Parce que ce qu’ils veulent, c’est que je sois excitée, que je le leur dise et que je le leur montre. Les hommes veulent du concret, des preuves, du doigt profond jusqu’à la gorge, du mouillage, que ça bave à en couler.
Jean est gêné. Même ça ne marche pas entre nous.
Je lui redonne sa main en fermant ses doigts sur ma bave. Il a un sourire de pitié, sort un mouchoir et essuie ses doigts. Ici, souvent, les hommes se cachent, au moment d’effacer tout ce qui a pu les exciter. Ils ne veulent plus en entendre parler. Lui ne se cache pas. Il essuie seulement ses doigts devant moi.
- Tu n’es pas obligée, me dit-il seulement.
Alors que me reste-t-il si je n’ai pas cela ?
Parce que pour le reste, je n’ai pas de mesure, je manque de méthode, je brûle les étapes et les préliminaires. Je fonce, j’attaque, je me donne tout entière.
Mais les hommes n’aiment pas ça. Oh non ! Lorsque je ne veux pas quitter leur chambre en pleine nuit, lorsque je leur demande de ne pas me laisser, lorsque je leur dis que je suis amoureuse, leur tête ! Ils veulent bien me voir la bouche ouverte, mais alors pas pour dire des choses pareilles ! Et moi, à ce moment là, je deviens folle, je ne sais plus m’arrêter, je me mets à genoux, et j’agrippe leur pantalon pour les forcer à rester, les faire tomber et me jeter sur eux, les retenir de tout mon poids, ce corps là qu’ils voulaient tout à l’heure, dans tous les sens, ils n’en veulent plus et ils me laissent par terre à pleurer.
- On continue ?
Jean s’est relevé et il me prend la main pour m’aider. S’il faut le quitter, c’est maintenant.
Je reste avec lui.
Nous continuons à monter les escaliers, vers le haut de la Butte, le Nord dans notre dos, jusqu’à la Basilique du Sacré Cœur. Jean me demande :
- Tu sais ce que c’est ?
- Oui, la Basilique du Sacré Cœur.
- Non… Je voulais dire… Tu sais ce que c’est que le « Sacré Cœur » ?
Je suis une idiote, une idiote !
- Non, je ne sais pas.
- Le Sacré Cœur, c’est le cœur sacré de Jésus Christ, un cœur qui brûle et qui saigne, qui brûle d’amour et qui souffre, comme si l’un n’allait pas sans l’autre.
Je ne sais pas si c’est un message ou une information.
- Je ne suis jamais rentrée à l’intérieur. Et vous ?
- Quelque fois. Il y a longtemps.
Il y a une pause et je demande :
- Vous vous ennuyez avec moi. Vous me trouvez bête.
- Parce que tu ne sais pas ce que c’est que le Sacré Cœur ? Non. Je ne le savais pas non plus avant qu’une personne me l’apprenne. Une personne qui m’a tout appris.
- Qui ?
- Ma femme.
On s’assoit de nouveau, face à Paris, la Basilique dans notre dos, un cliché. Nous sommes seuls, absolument seuls. On est bien, simplement bien tout à coup, dans le sens de la ville. Quelques intérieurs s’allument, les gens se lèvent. Je dis :
- Comme je voudrais habiter cet appartement face au jour qui se lève ! Il y a aurait un échange. Moi je donnerais ma nuit blanche en l’échange de sa protection, le jour veillerait à mon sommeil.
- Tu es quelqu’un de bien Aurore, digne de confiance. Est-ce que je peux passer mon bras autour de toi ?
Deux filles passent, s’assoient plus loin et nous regardent, assis tous deux sur les marches pleines de canettes et de verre. Deux copines de mon âge, des Allemandes peut-être, en visite à Paris. J’ai envie de leur faire un doigt, pour leur apprendre à se mêler de ce qui les regarde.
Jean a passé sa main sous mes vêtements et me tient par la taille. Il me maintient et me retient, au cas où je voudrais partir. La dernière des choses que j’ai envie de faire, partir.
Le jour arrive enfin. Le soleil précédé par ses couleurs, dans le conflit des astres, entre celui qui se lève pour tout éclairer et l’autre qui n’a pas fini sa nuit encore, qui voudrait durer encore un peu. Mais il faudra bien céder la place, disparaître pour de bon jusqu’à la nuit prochaine.
Je vois Jean dans la lumière, enfin, beaucoup plus beau dans le jour que dans la nuit. Ses yeux sont verts, vert fougère, la nuit m’avait caché ça.
Il me demande :
- J’ai une décision à prendre cette nuit. Une décision difficile. Tenir ou bien lâcher. J’ai besoin de toi. Est-ce que tu veux bien m’accompagner, un peu ? Je ne sais pas combien de temps ça durera. Peut-être une seule journée. Peut-être plus. Je ne sais pas. Et puis après, je te rends ta liberté.
Moi je dis « Oui » sans réfléchir, ni hésiter. « Oui je veux bien ».
Alors il me tend la main pour marquer le deal, un « Big Deal », mais je l’embrasse sur la bouche, comme on scelle un document officiel. Un baiser à la russe, lèvres de cire sur lèvres de chair, bouches fermées, le rouge de mes lèvres, c’est le sceau rouge, le baiser du vivant au mort.

14.12.2006

L'allure est bonne!

Touchons du bois. Il semblerait que le choix narratif – Jean prend la parole, soit le bon. Il permet à la fois de revenir sur la journée précédente, de faire des liens avec les autres personnages et d’annoncer la suite.
Voici la suite de la nuit avec Aurore.


Tout cela a basculé avec l’arrivée d’Aurore, venue s’asseoir à côté de moi, presque gentiment, dans une répartition des filles et des clients qui nous a semblé relever du hasard mais qui ne l’était probablement pas, alors que nous étions trois hommes également habitués à exiger ce qu’il y a de mieux, en produits et en services, dans le face à face avec celui qui a quelque chose à vendre, qui vous jauge et vous évalue afin de fixer un prix, auquel vous répondez d’un regard ou d’une simple attitude dominante « Ce que vous avez de mieux ».

Et pourtant ici, à ce moment là, ce sentiment déchirant, cette envie de la recouvrir de ma veste, de la cacher aux regards, cette impression d’avoir contre ma cuisse, une fille trop bien pour moi.

L’autre nous a servi à boire et nous avons trinqué, une fois encore, au même sujet, si bien que les filles se sont crues autorisées à demander des explications, qu’elles n’ont pas eues « - Oh pourquoi ? – Parce que c’est un secret ! – Mais vous savez Monsieur le Directeur, rien ne sort jamais d’ici ! » Et lui, de répondre « Tu ne pourrais pas comprendre… », ce qui était vrai, un montage compliqué, réglé au cordeau par mon grand Pierre, dans les règles de l’art.

- Alors au « gros deal » reprend une fille en levant son verre, ce qui nous fait rire, gros rire gras de celui qui est à ses côtés, parce qu’il voudrait bien qu’elle ferme les yeux au moment de lui toucher le bout des seins, les fesses ou les cuisses, parce que c’est interdit, même contre de l’argent, tout va dans l’alcool, dans l’alcool seulement.

Moi je ne ris pas, souriant seulement, parce que je ne suis pas assez saoul pour oublier combien je les déteste, mes partenaires, combien j’ai besoin d’eux.

Et brusquement, je me suis souvenu du jeu, disparu des écrans depuis, « The Big Deal », un grand plateau à paillettes, un animateur populaire et une grosse baudruche bleue, me demandant qui, de nous trois, était le comédien, la baudruche et qui faisait le public ?

- Vous n’êtes pas très bavard. Comment vous appelez-vous ?
- Jean.
- Moi c’est Aurore, enchantée.

Me serrant la main pour que je la touche, ma main prenant la sienne, puis effleurant son bras qui dit la jeunesse du corps, la vie, moi qui ai vécu entouré de garçons, de gros bras, et puis de Sophie qui les cache désormais, sauf un vingt-et-un juin, quand elle sort de la chaleur de la cuisine avec les petits, tenant mon gâteau d’anniversaire à plusieurs mains.

Si aucun secret ne sort d’ici, alors moi non plus, je reste là.

Maintenant que mes associés n’ont plus rien à gagner, juste à dépenser, qu’ils ont desserré leurs poings qui leur faisait comme des moignons, ouvrant les doigts pour caresser leurs compagnes, je les vois tels qu’ils sont, tels qu’aucune femme, sans doute, ne les a jamais vus, sinon leurs mères lorsqu’elles les regardaient au fond des yeux en disant « Tu sais que tu es le plus beau des petits garçons du monde ? »

Et ce sourire qu’ils font aux anges, bêtement ou naïvement, ça n’a plus d’importance, personne n’ira le rapporter parce que nous sommes ici entre nous, dans la communauté des hommes qui ont laissé leurs armes et qui n’ont plus à se battre, puisque tout est payé d’avance.

Et lorsque je m’approche de l’oreille d’Aurore pour lui murmurer quelque chose, un secret qui ne sortira pas d’ici, si secret que même mes associés ne savent pas, je la sens se raidir à l’approche de ma bouche, parce qu’elle préfèrerait donner ses seins à embrasser, plutôt que son oreille, ou ses yeux, ou ses lèvres qui sont du domaine privé, comme tout ce qui se trouve relié au cœur, et qu’elle me fait répéter deux fois ce que je lui ai murmuré, à cause de la musique qui couvre tout, et de ma voix d’homme paf articulant « Je vais mourir Aurore, je ne passerai pas l’été » et qu’elle se recule, étonnée, souriante, d’un sourire qui signifie « Mais qu’est-ce que vous racontez comme bêtise ? », parce qu’elle ne peut pas comprendre.

Alors je me souviens de ma rencontre avec Sophie, dans une inversion des rôles et de la maturité, sur une pièce de Mishima que je n’ai pas comprise, dormant la plupart du temps, quand bien même il se jouait autre chose, cette intime certitude que Sophie serait celle qui m’apprendrait mon métier d’homme, cette avance impressionnante qu’elle avait sur moi dans la compréhension des choses essentielles au point que nous avions passé un deal le soir même, alors qu’elle était engagée ailleurs, avec mon meilleur ami, tendant la main pour qu’elle la top, disant : « Maintenant Sophie, on ne se quitte plus » et qu’elle m’avait répondu « Chiche ! ».

11.12.2006

Jean prend la parole

Dans la première version, divisée en cahiers, Jean finissait le récit en racontant sa version de l’histoire, là où les autres personnages n’avaient qu’un bout.

Puis la désagrégation des cahiers, voulue par mon éditeur, l’a privé de parole. Tout le monde parlait de lui, mais lui ne parlait jamais directement, sinon via des propos repris par ses proches. On avait alors un personnage qui se constituait en contre forme, via le regard des autres. Au lecteur de reconstituer la « véritable histoire ».

Mais c'était peut être aussi de ma part une manière de ne pas prendre le personnage à bras le corps.

Actuellement, la première partie du récit, - cohérente et « validée » par mon éditeur - est une succession de points de vue sur une journée menée par sept personnages. La seconde partie s’ouvrait sur la rencontre de Jean et Aurore qui donnait l’impression de retomber un peu dans la mesure où le rythme était différent, plus lent, et que l’histoire qui les lie est moins tendue.

Il me semble que le cœur du récit est précisément dans la relation entre Aurore et Jean dans la mesure où elle renvoie à tous les thèmes, presque, évoqués par les autres personnages. Simplement, j’avais mal exploité cette relation en la faisant raconter par Aurore qui a forcément moins à dire sur la question que Jean.
Jean désormais se dessine plus précisément dans mon esprit. Je commence à l’aimer, à en faire une partie de moi alors qu’il demeurait assez lointain jusque là.

La difficulté a été de lui donner une parole propre, c'est-à-dire une manière de raconter les choses qui lui soit personnelle, traduite ici par un style un peu différent des autres, j’espère.

Voici donc toujours et encore, la scène du Boobies – qui n’est plus nommé – raconté par Jean, cette fois-ci.


Jean

Et quand bien même nous n’aurions pas été saouls comme des polonais, je les aurais suivis, mes associés, contre fortune bon cœur, au moment du dernier verre, quand l’un de nous a dit « On ne va pas se séparer comme ça ». Alors qu’il aurait été si simple de commander un taxi, de rentrer chez moi, retrouver Sophie, me tenant aux murs, titubant jusqu’à la salle de bains pour un brossage de dents appliqué, espérant dissiper mon haleine d’alcool au moment de regagner mon lit, de me glisser entre les draps, du côté frais, malgré la chaleur, sans toucher Sophie de peur de la réveiller et qu’elle me demande, comme un réflexe : « Où étais-tu ? ». Parce que l’odeur de l’alcool n’aurait pas disparu.

Mais ce n’est pas ce que j’ai fait, je ne suis pas rentré chez moi, à cause de Sophie peut-être, justement, répondant « Je suis ! », ou « J’en suis ! » - je ne sais plus très bien - au programme qu’on avait décidé pour moi, un bar de nuit en l’occurrence, un bar à putes chic, où les filles ne sont pas les seules à être au top, mais l’endroit aussi, me dit-on, la clientèle idem, « Aucune chance que personne ne nous reconnaisse », l’alcool nous protégeant comme un brouillard.

On y va.

Le passage est gardé par deux vigiles qui ne veulent pas nous ouvrir ni leurs bras, ni la porte, parce qu’on est ivre et que « L’établissement se réserve le droit d’entrée », ce qui est bien normal, allons ailleurs. « Pas question », c’est l’Iranien qui parle, jamais aussi à l’aise que dans la négociation, même saoul. « Que veulent ces Messieurs ? »

Pas de l’argent. L’argent n’est pas un critère différenciant, tout le monde en a ici. Mais alors quoi ? Des promesses ? Des suppliques ? Les gardiens veulent être sûrs que nous nous tiendrons bien, ils nous sermonnent comme des enfants et nous, nous jurons. « Au moindre problème… - Ok. Si jamais…. – D’accord ! Je vous préviens…. – C’est compris ! » Peut-être aussi pour mesurer notre détermination à entrer, s’assurer que ce n’est pas le hasard qui nous a conduit ici, mais la préméditation, afin qu’aucun de nous ne prétende par la suite avoir agit sous la contrainte, mais par libre choix.

Et nous entrons. « Merci Messieurs ! », c’est moi qui parle.

A l’intérieur, ce n’est pas du tout comme je l’avais imaginé, mais mieux, plein d’hommes comme moi, ivres et gais, offrant ce qu’ils ont de plus intimes, leurs sourires béats de petits garçons à des inconnues qui se baladent dans les allées comme autrefois des courtisanes sous les arcades du Palais Royal, mais seins nus. Des filles vraiment belles et vraiment jeunes, refusées, peut-être, au Crazy Horse, échouées ici en attendant un mieux qui viendra, peut-être, sous la forme d’un veuf, un célibataire ou un homme marié qui voudrait changer complètement de vie, « Tournez ici au carrefour », avec une fille comme ça, pourquoi pas ? se disent tous les hommes, pourquoi pas ?

Un groupe d’hommes se lève, nous cédant leurs places, ce dont nous les remercions, mais je vous en prie Messieurs, bonne soirée, vous de même, attendez un instant, quoi donc ? N’êtes-vous pas ? Si c’est moi. Échange de poignées de mains, présentation, tout ça entre le sombre de l’alcôve et le rose des plumes, pas gênés pour un sous d’être là, comme les membres d’une même communauté, appelons-là « La Communauté des Hommes », presque rassuré qu’il y en ait autant, devenant ainsi un homme parmi d’autres, un homme comme tant d’autres, me rappelant brusquement le murmure de Sophie à mon oreille, prétendant « n’avoir jamais rencontré quelqu’un comme toi », alors qu’il lui suffirait de venir ici pour en compter un certain nombre.

Nous nous asseyons, non sans avoir remercié notre connaissance commune pour sa recommandation « Une black de toute beauté, vraiment superbe. Tootsie, demandez-là, Tootsie. – Ok, mon vieux, on s’en souviendra, merci du tuyaux. - Il faudrait que l’on déjeune ensemble – Vous avez mon téléphone ? – Oh je sais où vous travaillez ! » Ce qui fait rire tout le monde.

Mais aucun de nous n’a envie d’une Noire manifestement, ne faisant aucune demande en ce sens à l’hôtesse qui vient prendre notre commande « Champagne, of course ! », laissant faire le hasard parmi les filles encore libres qui s’en grillent une dans les vestiaires, au moment où le haut-parleur crache « Trois filles pour la 23 », trois baby-sitters polonaises, hongroises, sénégalaises, russes ou peut-être même françaises, comme Aurore.
- Tu peux y aller si tu veux !
- Tu es sûre ?
- Oui, vas-y, je suis crevée, je ferais le prochain.
- Ok, comme tu veux, c’est gentil.

Pendant le temps que les filles utilisent pour se refaire, nous trinquons « Au big deal ! », l’assurance d’être à l’abri pour les trente années à venir, jusqu’à ma mort, en somme. « A big deal ! » On n’a pas arrêté de trinquer de toute la soirée. Mais le contrat n’est pas signé encore, on ne devrait pas dire ça qui pourrait porter malheur, sait-on jamais, si on cassait un verre ?

Mais voici les filles.