18.12.2006
Jean et Aurore, tout reste à faire
Maintenant, Jean est sorti du bar avec ses associés et part finalement avec Aurore.
Le texte ci-dessous appartient à la première mouture et demeurait le seul à n’avoir pas été modifié au fil du temps. Désormais, il me parait un peu faible – il a été qualifié de « tunnel » par mon éditeur.
Outre que ce chapitre fait le double des autres, il tranche par une action qui se déroule sur plusieurs heures et en plusieurs endroits. Je crois que je ne suis pas très à l’aise avec ce genre de narration, préférant finalement les lieux uniques où je parviens mieux à me concentrer sur les personnages.
De fait, ce chapitre – je pense souvent à des « scènes » - est fondamental dans le récit sous la réserve que je parvienne à le maîtriser.
Après plusieurs tentatives ratées, il m’apparaît désormais que ce chapitre doit être écrit sous la forme dialoguée. Après une pseudo rencontre sous l’emprise et l’effet de l’alcool dans le bar, Aurore et Jean vont d’abord s’éloigner pour reconstruire leur rencontre sur un mode qui leur est propre. Et cela passe nécessairement par le dialogue, l’échange, la parole – qui fait une belle opposition avec tous les autres personnages qui ne se parlent qu’en eux-mêmes, qui n’osent pas se parler, dire ce qu’ils ont sur le cœur – ou bien trop tard.
Mais pour cela, j’ai besoin de définir ce qu’attend Jean d’Aurore et ce qu’elle est prête à lui donner (vendre ?) et je dois aborder la question du désir entre eux – ce qui n’est pas pour moi, une mince affaire.
Mais j’ai Koltès, « Dans la solitude d’un champs de coton » et Chéreau pour m’aider.
Aurore
- On pourrait… je ne sais pas. Marcher ? me dit Jean. Qu’est ce que tu en dis ?
Il est timide, presque. Il ne me connaît pas, ne sait pas ce que je veux vraiment, ne veut rien m’imposer comme font habituellement les hommes qui en imposent avec leur argent. Je dis :
- Vous ne voulez pas venir chez moi ?
Parce que ça finit toujours comme ça avec les hommes. Et demain il ira rejoindre sa femme.
- Écoute Aurore, me dit-il, je ne suis pas…
- Vous ne voulez pas venir ? Je comprends parfaitement, je vais partir, je vais prendre un taxi, je vais vous laisser, je suis désolée, excusez-moi.
On va oublié ce que j’ai dit. Que je ne lui ai pas proposé de venir chez moi. Qu’il n’a pas refusé. Tout est effacé par mes excuses.
Bêtement, j’ai le cœur qui saigne. Une expression toute bête. Le cœur dans un étau. Parce que je me mets toujours dans des situations perdues d’avance.
Je m’éloigne de lui, le long du trottoir qui ressemble à un grand plateau de théâtre, avec deux acteurs seulement, un fort et un faible, celui qui tient tout entre ses mains et l’autre qui n’a rien, toujours à nu, qui n’a que sa peau à montrer, et je sors côté cour, le côté du cœur, mais le cœur est au milieu de la poitrine. Jean me rappelle, il crie mon nom : « Aurore ! ». Comme s’il appelait le jour de ses vœux. Aurore !
Je ne veux pas le voir, sa grande figure d’homme, de commandeur, cuirassé comme un soldat, imperméable aux sentiments, sa peau de crocodile, habitué seulement à donner des ordres, aux autres mais aussi à lui-même.
Et je m’en veux d’avoir cru un seul instant que quelque chose était possible, quelque chose… Je ne sais pas. Un moment suspendu.
Je voudrais fuir, disparaître, oublier tout à fait cette soirée. Mais les taxis sont rares, il faut attendre, si bien que Jean me rattrape, sans plus rien dire, il avance jusqu’à moi, son torse près de mon dos, épaule droite contre épaule gauche, mais sans nous toucher.
Le taxi est minable, une voiture blanche à la banquette dure, une boite de métal pour notre premier moment d’intimité, la banquette arrière d’une calèche où les messieurs d’autrefois embrassaient les femmes corsetées. Mais nous ne nous embrasserons pas.
Je donne mon adresse et la station de métro la plus proche au taxi qui ne connaît pas Paris, c’est évident, même s’il donne le change. Il s’arrête au premier feu rouge et sort une carte. Jean reprend son rôle :
- Vous ne connaissez pas cette rue ?
- Et vous, vous la connaissez ?
- Je ne suis pas taxi !
Non. Ni l’un ni l’autre ne connaissent ma rue. L’un parce qu’il est immatriculé 95, l’autre parce qu’il n’est jamais sorti de son arrondissement où il vit et travaille. Je prends le plan et indique le métro le plus proche au taxi. Jean regarde par la fenêtre, excédé.
On s’arrête devant chez moi, mon chez moi, un immeuble révoltant, tout étroit, enfoncé comme un coin dans une bûche, une construction en aluminium, exposé sur la rue comme on donne à voir son intimité, les cuisses relevées sur les forceps.
Je dis seulement : « C’est là ».
Jean lève la tête, regarde mon immeuble et dit « Tu vis là », sans qu’il soit possible de savoir s’il s’agit d’une question ou d’une affirmation. On dirait qu’il n’a jamais vu ça, le lieu de vie de quelqu’un qui n’est pas aimé par la vie.
- Oui. C’est là que j’habite.
Il soupire, comme s’il parlait à lui-même.
- Il y a des architectes… On n’a pas le droit de faire des choses comme ça.
On ne peut pas entrer là-dedans tous les deux.
- On marche un peu ?
La proposition nous soulage. Je dis « oui » et nous marchons, au hasard des rues qui montent vers la butte Montmartre.
Nous manquons de conversation tous les deux, peut-être à cause de la fatigue. Finalement, Jean m’explique :
- Quatre heures. Statistiquement, c’est l’heure à laquelle le plus de gens sont endormis. Ceux qui se sont couchés tard dorment. Ceux qui se lèvent tôt ne sont pas encore réveillés.
Nous capitulons au deuxième escalier. Je propose de nous asseoir sur une marche, son beau costume sur la pierre.
- Si tu me parlais un peu de toi ? me propose-t-il.
Ça ne prend pas entre nous. Je sens qu’il n’a pas envie de m’aimer, ni me prendre dans ses bras. Je ne suis même pas sûre qu’il ait envie de moi. Que veut-il ? Une présence ? Une histoire à raconter. Un besoin de finir ce qui a été commencé.
Assis, nous tournons le dos à la Butte, regardant vers le Nord, les quartiers pauvres.
Il faut éviter les questions personnelles. De ma part, ne pas parler de sa femme ni de ses enfants. De la sienne, les questions sur mon travail, les « Pourquoi tu fais ce métier là ? ».
Il faut éviter les questions personnelles et n’être pas banal, ce qui est injouable.
Jean me demande quel est le dernier film que j’ai vu et je lui réponds « The thing with two heads », parce que je regarde la télévision en rentrant. Il ne répond rien, me prend pour une cruche.
Je vais partir. Couper là, mettre le holà. Ce ne sera pas difficile, il n’y a rien entre nous. Juste à l’intérieur de moi, quelque chose à recoudre.
Je perds mon temps avec cet homme, regrette cette promenade, mon lit et le sommeil dont j’ai besoin. Parce que demain ça recommence et qu’il ne sera pas là pour me sauver.
- Ça ne va pas ?
Il a posé sa main sur mon épaule.
Voilà, je sais ce qu’il veut, c’est plus clair.
Peut-être notre conversation entre-t-elle par les fenêtres ouvertes autour de nous. Peut-être a-t-on réveillé des gens qui nous écoutent dans leur demi-sommeil, regardant leur réveil, quatre heures trente, le jour n’est pas loin.
Je prends la main d’Ange, l’ouvre, l’embrasse, sa grande main que je tiens entre les miennes comme un outil. Je glisse son index entre mes lèvres et je l’enfonce dans ma bouche pour le sucer en y mettant beaucoup de salive. Il faut que ça glisse tout seul, que je mouille, le doigt doit briller, que je lui montre comment je suce un homme.
Parce que ce qu’ils veulent, c’est que je sois excitée, que je le leur dise et que je le leur montre. Les hommes veulent du concret, des preuves, du doigt profond jusqu’à la gorge, du mouillage, que ça bave à en couler.
Jean est gêné. Même ça ne marche pas entre nous.
Je lui redonne sa main en fermant ses doigts sur ma bave. Il a un sourire de pitié, sort un mouchoir et essuie ses doigts. Ici, souvent, les hommes se cachent, au moment d’effacer tout ce qui a pu les exciter. Ils ne veulent plus en entendre parler. Lui ne se cache pas. Il essuie seulement ses doigts devant moi.
- Tu n’es pas obligée, me dit-il seulement.
Alors que me reste-t-il si je n’ai pas cela ?
Parce que pour le reste, je n’ai pas de mesure, je manque de méthode, je brûle les étapes et les préliminaires. Je fonce, j’attaque, je me donne tout entière.
Mais les hommes n’aiment pas ça. Oh non ! Lorsque je ne veux pas quitter leur chambre en pleine nuit, lorsque je leur demande de ne pas me laisser, lorsque je leur dis que je suis amoureuse, leur tête ! Ils veulent bien me voir la bouche ouverte, mais alors pas pour dire des choses pareilles ! Et moi, à ce moment là, je deviens folle, je ne sais plus m’arrêter, je me mets à genoux, et j’agrippe leur pantalon pour les forcer à rester, les faire tomber et me jeter sur eux, les retenir de tout mon poids, ce corps là qu’ils voulaient tout à l’heure, dans tous les sens, ils n’en veulent plus et ils me laissent par terre à pleurer.
- On continue ?
Jean s’est relevé et il me prend la main pour m’aider. S’il faut le quitter, c’est maintenant.
Je reste avec lui.
Nous continuons à monter les escaliers, vers le haut de la Butte, le Nord dans notre dos, jusqu’à la Basilique du Sacré Cœur. Jean me demande :
- Tu sais ce que c’est ?
- Oui, la Basilique du Sacré Cœur.
- Non… Je voulais dire… Tu sais ce que c’est que le « Sacré Cœur » ?
Je suis une idiote, une idiote !
- Non, je ne sais pas.
- Le Sacré Cœur, c’est le cœur sacré de Jésus Christ, un cœur qui brûle et qui saigne, qui brûle d’amour et qui souffre, comme si l’un n’allait pas sans l’autre.
Je ne sais pas si c’est un message ou une information.
- Je ne suis jamais rentrée à l’intérieur. Et vous ?
- Quelque fois. Il y a longtemps.
Il y a une pause et je demande :
- Vous vous ennuyez avec moi. Vous me trouvez bête.
- Parce que tu ne sais pas ce que c’est que le Sacré Cœur ? Non. Je ne le savais pas non plus avant qu’une personne me l’apprenne. Une personne qui m’a tout appris.
- Qui ?
- Ma femme.
On s’assoit de nouveau, face à Paris, la Basilique dans notre dos, un cliché. Nous sommes seuls, absolument seuls. On est bien, simplement bien tout à coup, dans le sens de la ville. Quelques intérieurs s’allument, les gens se lèvent. Je dis :
- Comme je voudrais habiter cet appartement face au jour qui se lève ! Il y a aurait un échange. Moi je donnerais ma nuit blanche en l’échange de sa protection, le jour veillerait à mon sommeil.
- Tu es quelqu’un de bien Aurore, digne de confiance. Est-ce que je peux passer mon bras autour de toi ?
Deux filles passent, s’assoient plus loin et nous regardent, assis tous deux sur les marches pleines de canettes et de verre. Deux copines de mon âge, des Allemandes peut-être, en visite à Paris. J’ai envie de leur faire un doigt, pour leur apprendre à se mêler de ce qui les regarde.
Jean a passé sa main sous mes vêtements et me tient par la taille. Il me maintient et me retient, au cas où je voudrais partir. La dernière des choses que j’ai envie de faire, partir.
Le jour arrive enfin. Le soleil précédé par ses couleurs, dans le conflit des astres, entre celui qui se lève pour tout éclairer et l’autre qui n’a pas fini sa nuit encore, qui voudrait durer encore un peu. Mais il faudra bien céder la place, disparaître pour de bon jusqu’à la nuit prochaine.
Je vois Jean dans la lumière, enfin, beaucoup plus beau dans le jour que dans la nuit. Ses yeux sont verts, vert fougère, la nuit m’avait caché ça.
Il me demande :
- J’ai une décision à prendre cette nuit. Une décision difficile. Tenir ou bien lâcher. J’ai besoin de toi. Est-ce que tu veux bien m’accompagner, un peu ? Je ne sais pas combien de temps ça durera. Peut-être une seule journée. Peut-être plus. Je ne sais pas. Et puis après, je te rends ta liberté.
Moi je dis « Oui » sans réfléchir, ni hésiter. « Oui je veux bien ».
Alors il me tend la main pour marquer le deal, un « Big Deal », mais je l’embrasse sur la bouche, comme on scelle un document officiel. Un baiser à la russe, lèvres de cire sur lèvres de chair, bouches fermées, le rouge de mes lèvres, c’est le sceau rouge, le baiser du vivant au mort.
09:30 Publié dans Jean | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : roman, personnages, littérature, Koltès, Chéreau
