05.01.2007

Alexis, Camille

Il semblerait que la structure du récit prenne une forme d’haltère avec en ouverture et en conclusion, deux gros morceaux, très denses racontés à plusieurs voix, le tout relié par un élément central à une seule voix, celle de Jean qui assure la stabilité de l’ensemble.

On a ainsi une première partie qui se passe le jour de l’anniversaire de Jean, puis une nuit avec lui et enfin, quelques heures pour son inhumation.

Voici le texte de la relation entre Camille et Alexis, le tout très resserré pour quitter l’anecdotique et parler de qui est Camille, prisonnière d’une vie et d’une image qu’elle contribue elle-même à diffuser.

A comparer avec la précédente version.


Camille


Vous ne deviez pas mourir si vite, pas ce jour-là, dans une coïncidence des calendriers qui n’était pas due au hasard, mais à autre chose.

Parce que c’est précisément ce jour, oui, que j’ai décidé de tromper Pierre, prenant Alexis comme amant, ce jour même où vous avez disparu, mais nous n’en savions rien, comme s’il m’était impossible de vivre une autre vie que celle-ci, qu’il n’y en avait qu’une, et qu’elle durerait toujours.

Sophie a fait agrandir la photo que j’avais prise de nous tous, le jour de votre anniversaire, quand vous posez en capitaine. C’est une jolie photo. Et puis c’est la dernière.

Vous êtes parti avec notre secret. Ce jour qui a été le plus important de ma vie de femme, quand je n’étais plus la Camille que les gens attendent, parlant fort, m’occupant des autres, mère parfaite, belle épouse, mais femme amoureuse désormais, qui veut faire l’amour, aimer et être aimée en retour, comme dans la chanson qui dit que c’est la plus belle chose au monde.

Je ne sais pas, je ne saurai jamais.

Quand Alexis m’envoie un texto, avec une adresse, qu'on s’y retrouve et qu'il me dit ce jour-là, presque gêné comme un petit garçon : « C’est l’appartement d’un ami… J’espère que tu ne vas pas croire que… Enfin, pour moi, c’est la première fois ! ». Et qu’il me prend la main dans une impasse fleurie près de Montmartre, pour m’emmener sous les toits, dans un petit nid d’amour, un atelier d’artiste, baigné de lumière, comme si jamais rien ne pouvait être fait de mal dans la lumière.

Et moi si heureuse d’être là, loin de la colère, de l’adultère et du mensonge, si heureuse d’être là que je demande à Alexis : « Tu veux que je danse ? Que je dans pour toi ? », me déshabillant en effeuilleuse, sentant que tous les sacrifices auxquels j’avais consenti, obscurément, sans le savoir, c’était pour ce moment-là, où il me prend dans ses bras, où il m’embrasse, oh ce baiser !, comme si je n’avais jamais été embrassée de ma vie !, et qu’il me caresse…

Et puis sa bouche qui n’en reste pas là, une bouche qui n’est pas faite pour embrasser seulement, mais pour dévorer, comme l’ogre des contes, mon cou, mes lèvres, mes seins, jusqu’au ventre, jusqu’au sexe, quand il s’arrête tout à coup, qu’il se décolle de moi quand nous ne faisions qu’un, mon corps avec sa bouche, et qu’il tombe à côté de moi dans le lit comme le font les hommes après qu’ils ont fait l’amour, comme le fait Pierre, si bien que j’imagine tout et n’importe quoi, que quelqu’un est entré, qu’Alexis… je ne sais pas, je n’ose rien dire, ni le regarder et alors ce silence entre nous, moi souriante, figée et lui à côté immobile, peut-être qu’il a une panne, peut-être…

- Ça ne va pas Alexis ?

Et il a cette réponse qui me transperce :

- Ta cicatrice Camille !

Parce qu’Alexandre est né par césarienne, quand tout le monde était en vacances, que le médecin n’a voulu prendre aucun risque, lui qui devait partir aussi, ses valises étaient prêtes. Alors il m’a ouvert le ventre, moi qui n’avais pas une seule cicatrice, pas même le BCG, ou une chute de vélo laissant une trace sur le genou, rien. Il m’a ouvert le ventre pour sortir Alexandre qui se présentait mal, la faute à pas de chance, ou bien ma faute à moi, qui n’ai pas été une vraie femme, incapable de faire sortir un enfant naturellement, je veux dire comme Amélie.

Alors ce mensonge ensuite, qui est devenu une vérité pour Pierre, pour moi, pour Alexandre, pour le monde entier.

Et cette panique face à Alexis, cette impression d’avoir été prise en faute, la vérité mise à nue, ce corps que j’ai cru enfin pouvoir aimer, quand je dansais pour lui, je l’ai recouvert avec le drap et j’ai répondu :

- Tu ne lui diras pas, n’est-ce pas, à Amélie, pour la césarienne ? Personne n’est au courant. C’est un secret ! Il ne faut rien dire !

Et cet homme qui était couché à côté de moi, qui m’avait touché avec ses doigts, ses mains et son sexe, cet homme a répondu :

- Je ne peux pas. Je ne peux pas te faire l’amour. Cette cicatrice…. C’est comme si tes enfants étaient là. Tu comprends ? Avec nous, dans le lit. Et tu vois, ce n’est vraiment pas ce que j’ai besoin, Camille, pas d’une mère mais d’une femme. Tu comprends ? Je suis sûr que tu me comprends, Camille !