02.04.2007

Ecrire à la main, encore

Pour compléter mes quelques remarques sur le thème de l’écriture manuelle, je voulais aborder la notion d’écrire « pour » ou « sur » Internet.

En ce qui me concerne, je triche, puisque j’écris d’abord mes textes dans word – à cause essentiellement de mon orthographe approximative – avant des les publier, c'est-à-dire de les rendre public.

L’expérience que j’ai menée sur ce blog se résume à rendre public mes textes, au fur et à mesure de leur écriture, mais en aucun cas, de les écrire POUR internet. Mon objectif a toujours été l’objet final, le livre.
J’ai donc toujours eu le sentiment de livrer des « objets finis ».

Tout autre est mon vécu sur cet autre blog, qui m’a donné l’impression d’écrire des choses molles, en perpétuelles modifications, comme une pâte à gâteau qui ne voudrait pas durcir, sans forme définitive.
C’est une impression très désagréable en fait – je ne parle pas de l’expérience marketing, juste de l’expérience écrite.

Peut-être les générations futures seront-elles rôdées à ces nouvelles formes ? Peut-être même, les écrivains chercheront ces formes informes, en perpétuels devenirs et rejèterons les formes « anciennes », enfermées dans un livre ? Peut-être la forme wiki, collaborative deviendra le schéma dominant.

C’est une idée qui me séduisait avant d’y participer pleinement, mais qui me laisse aujourd’hui une impression trouble de sables mouvants…

31.03.2007

Ecrire à la main, suite

Pour continuer cette réflexion concernant l’écriture manuelle vs l’ordinateur, je me suis aperçu que j’avais inconsciemment utilisé deux supports papier différents, selon les contenus que j’y écrivais.

Sur un grand cahier comptable, austère, à la couverture solide, au papier épais, la structure du récit, le caractère des personnages, la chronologie, les motivations profondes… Et sur un bloc souple au papier de mauvaise qualité, l’écriture comme elle vient, l’écriture gommée, barrée, reprise, vivante et en mouvement.

Comme si, finalement, le type d’écriture avait besoin d’un support qui lui soit propre.

Je ne me verrais pas définir la structure et les schémas du récit sur un support qui ne me semble pas permanent (le bloc note en papier recyclé). Mais, de la même manière, je ne me verrais pas utiliser un livre rigide, un cahier comptable fait pour durer avec des textes finalement éphémères.

Donc, il y aurait finalement trois supports. Deux « permanents », l’un supportant la structure du récit, que je vais garder comme référent (le cahier comptable) et l’ordinateur* comme garant de la version définitive.
Et entre ces deux supports "permanents", un brouillon informe et inutilisable après-coup, que je conserverai sans doute aussi, mais par pure coquetterie d’auteur…

En conclusion, ce récit, « De manière à connaître le jour et l’heure », m’aura réconcilié avec mon écriture manuelle, ce qui est, bien évidemment, riche de sens.

* Ecrire sur ordinateur, finalement, c'est déjà être dans un processus de socialisation de l'écriture. En formalisant son écriture avec l'ordinateur, on désire explicitement être compris. L'écriture manuelle, c'est surtout un échange avec soi-même.

16.03.2007

Peut-on illustrer un roman?

J’ai cette théorie, qui en vaut bien une autre, selon laquelle la place de la description dans un roman peut aller en s’amenuisant de par le fait même que toutes les images nous sont désormais accessibles à tout moment.

Pourquoi alors décrire un lieu que tout le monde connaît ? N’est-ce pas alors tomber dans un « lieu commun » ?
Non, parce que c’est éminemment le travail de l’écrivain de donner à voir ce lieu d’une manière différente.

Mais je n’ai pas ce talent ou cette prétention. J’aime assez l’idée que quelques mots suffisent à reconstituer un environnement dans l’esprit du lecteur d’autant plus facilement qu’il n’a qu’à piocher dans ses images personnelles.

Par exemple, dans mon roman précédent, la description de la maison est réduite en une « maison dévorée par la vigne vierge », où la virginité de la vierge est évidemment symbolique.

Dans « Jour et heure », il s’agit encore d’une « jolie maison derrière une grille » à laquelle on accède par « une allée privée ».

Cette maison et cette allée existent probablement quelque part dans Paris mais je ne me suis pas servi de la réalité, mais plutôt d’un montage personnel.

En revanche, la grande plage de Saint-Lunaire, les villas qui la bordent existent bel et bien, au point que je me suis demandé s’il fallait nommer le village, et donc ancrer le roman dans le réel ou bien parler « d’un village en Bretagne ». Dans la mesure où je parlais de Paris, il m’a semblé nécessaire de nomme Saint-Lunaire. On sort donc d’une fiction complète, de personnages et de lieux totalement inventés pour un compromis, une fiction dans des éléments de réalité.

J’ai, à ce titre, eu droit à de vives remontrances pour avoir montré quelque part sur ce blog un hôtel dans lequel se passait une scène très crue entre Pierre et Aurore, scène supprimée finalement. Remontrances parce que le lieu était tourné en dérision par Aurore (ce qui est une forme déguisée de description), remontrances parce que le caractère « sacré » du lieu lorsqu’il est vécu comme histoire personnelle était montré à tout le monde.
On veut bien lire la scène, mais surtout pas savoir où ça se passe… en vrai.
Dans la version finale, il y a toujours un hôtel, mais qui n’est pas du tout décrit, qui pourrait être n’importe lequel de ceux dans lesquels nous avons tous séjournés un jour.

Le média Internet permet cependant d’illustrer le récit.

Ce genre de procédé ne trouvera, à mon avis, aucun défenseur parmi les lecteurs : personne ne voudra voir le lieu tel qu’il est, au travers d’une photo par exemple ou d’un film, avant d’avoir lu le livre. Le lecteur voudra être vierge de toute image imposée.

Pourtant, j’ai très envie de montrer sur ce blog les lieux réels, pour dire, « Voilà, c’est là », ce que je ne veux pas faire par écrit… Paradoxe.

De même, il est question quelque part dans l’ouvrage de « L’offrande musicale » de Bach. Je pourrais la proposer en écoute ici. A écouter avant ou après lecture. Cela semble moins impertinent de mettre de la musique que des images.

Si je vous montre le petit film que j’ai fait de Saint-Lunaire, un genre de film de vacances sans aucune intention, je donne encore une image déformée de ce qu’est Saint-Lunaire. Parce que Saint-Lunaire n’est pas ce que je montre sur le film, ni ce que j’en dis dans le livre.

Alors mieux vaut ne rien montrer et vous laisser imaginer ? A moins que vous connaissiez déjà le lieu. Allez-vous vivre l’histoire plus intensément parce que vous connaissez le lieu ? Si vous répondez oui, j’ai très envie de montrer ce film alors, pour mettre les autres lecteurs sur un pied d’égalité…

Mais la musique. Il n’y a pas d’interprétation possible. Si vous n’aimez pas le classique, ou Bach, vous allez vous figurer une espèce de musique d’église. Si je vous la donne à écouter, cela devient factuel. Voilà, l’Offrande musicale, c’est ça. J’ai souvent lu des critiques de lecteurs qui se plaignent, à juste titre, d’être un peu désarçonnés par les références musicales qu’ils auront trouvées dans le livre. On pourrait citer Alejo Carpentier, dans « Partage des eaux » dont la longue introduction demande de sérieuses connaissances musicales. Aurait-il dû les faire écouter sur son blog ?

Ce pourrait également être une expérience à tenter : montrer toutes les images du livre avant lecture, comme lorsque l’on va voir le film avant de lire le livre (qui marche quand même beaucoup mieux dans ce sens-là que dans l’autre).

Après avoir lu, puis vu « Affliction » de Russell Banks, je ne peux plus séparer la figure de Nick Nolte du personnage de Wade Whitehouse ce qui n’est pas si mal en définitive, parce que le personnage me semble encore plus vivant.

14.03.2007

Le texte est terminé

Il est évident que ce long silence a quelque chose à voir avec le post précédent, comme si une rupture s’était faite avec ce blog à partir du moment où j’ai repris l’écriture manuelle.

Pendant ces quelques semaines de travail intensif, il ne m’a pas du tout semblé naturel de rendre public mes écrits, quand bien même, ce que j’écrivais à la main, je le recopiais sur mon ordinateur. Il semblerait que, tout se passe comme si l’écriture sur ordinateur abolissait la frontière entre privé et public. Avoir son texte sur son écran et le passer sur internet, la différence semble mince.

Mais en écrivant à la main, la frontière se reconstruit. L’écriture devient plus intime, ne souffre pas d’être morcelée. La concentration semble plus grande, l’écriture moins dispersée.

C’est aussi le risque de l’écriture à la main qui prend son temps d’avantage, non pas mécaniquement, mais parce que j’ai eu tendance à considérer la phrase de manière graphique, à la gommer pour y faire des trous, juste retour du refoulé peut-être, d’une écriture sur ordinateur où le texte est cadré et encadré, où la masse des mots est à peu près égale partout.

Le texte est terminé. Il sera envoyé sous peu, après les dernières corrections orthographiques.

S’il est accepté, ce blog prendra fin après un an d’existence.

18.01.2007

Jean, l'homme qui aurait construit sa maison sans imaginer y habiter...

J’ai finalement trouvé la clef du personnage de Jean, la dernière qui me manquait.
J’aurais mis deux ans… Alors même que l’idée de ce livre tourne autour de ce personnage. Mais, comme je le pressentais dans le billet du 11/12, je ne l’avais pas jusqu’alors pris à bras le corps.

La clef de ce personnage, et de l’histoire finalement, c’est un homme qui aurait passé sa vie à construire une maison, la maison de ses rêves, en oubliant qu’il faudrait y vivre un jour, et avec qui ?

Je m’aperçois qu’il m’est impossible d’écrire une histoire si le personnage qui la raconte n’a pas un interlocuteur pour l’écouter - ici, « l’homme au chien ». Cela signifie que je ne peux pas écrire de monologue intérieur, ni considérer le lecteur comme l’interlocuteur. Le récit est construit en circuit fermé.



Premier chapitre de la deuxième partie, l’histoire racontée par Jean.

Et sans doute suis-je dans les yeux de cet homme promenant son chien sur la digue, un de ces parisiens gagnant son beau pays tous les étés, le temps d’y accompagner femme et enfants, reconnaissable à sa voiture.

Et s’il est un peu curieux, il s’arrêtera dans sa promenade pour regarder ce parisien matinal, dont la présence hors saison pose question.

Peut-être nous connaissons-nous. Peut-être, enfant, avons-nous joué ensemble sur la plage, tapant dans le même ballon, avant que nos différences nous éloignent tout à fait. Lui à un bout de la plage, moi du côté des villas.

Et s’il lève la tête dans cette direction, il verra que l’une d’elle est ouverte au niveau du rez-de-chaussée, que le grand volet de la baie vitrée est levé et la grille donnant accès à la plage, tirée.

Sans doute avons-nous le même âge, quoique dix années semblent nous séparer, m’attardant pour ma part autour de la cinquantaine et lui flirtant déjà avec les soixante qu’il a attendus d’avoir toute sa vie pour en finir au plus vite.

Mais il ne connaît pas mon nom. Je serai toujours pour lui « un parisien qui se tenait là, debout, à regarder la mer, pieds nus dans le sable », évoquant confusément une publicité pour un parfum, quand le temps semble suspendu autour d’un homme vêtu de lin clair qui ne semble jamais devoir vieillir.

Oui, c’est comme ça qu’il parlera de moi en ouvrant son journal régional qui titrera peut-être, selon la formule consacrée aux faits divers « Hier matin, un homme de cinquante-quatre ans a trouvé la mort ».

Pour connaître mon nom, il devra acheter Les Echos, ou le supplément économique du Figaro qui parleront forcément de ma disparition, me décrivant comme le patron dynamique du premier fonds d’investissement français dont la plus belle réussite avait été, il y a quelques jours à peine, le rachat du géant mondial de la chaussure, CPA, pour la coquette somme de 221 millions d’euros.

Assurément, s’il lisait cet article, l’homme dont le chien tire sur la laisse maintenant tâcherait de mieux se souvenir de moi, de ma silhouette main dans les poches, quand je me suis retourné vers l’horloge du Grand Hôtel, et que nos regards se sont croisés de loin, d’une manière incertaine et qu’il m’a fait un signe de la tête.
Et là, il regrettera de ne pas être venu me parler, de ne pas s’être approché de celui que la presse surnomme le « Playboy du leverage buy out », parce que j’ai été le premier à comprendre en France que les entreprises ne voulaient plus être cotées et qu’il fallait trouver des financements ailleurs.

Alors il aurait baissé les yeux, disant qu’il ne comprend pas ce que je lui dis, mais il m’aurait demandé de continuer, pour le seul plaisir d’entendre parler un homme exceptionnel, sans doute, dans son esprit, lui qui n’aura jamais été capable d’affronter son patron pour lui réclamer un peu plus d’argent par an, une prime de deux cents euros lui aurait suffit.

Alors j’aurais parlé par images. J’aurais dit « Si vous voulez, ça revient à acheter un appartement, et à faire payer le crédit par vos locataires. Vous voyez ce que je veux dire ? »

Pas très bien, m’aurait-il répondu. Mais ce n’est pas grave. Racontez-moi ! Racontez-moi encore, dites-moi où ça s’est passé, avec qui, comment avez-vous fait ?

Alors j’aurais parlé du jour de la signature, parce que le reste aurait été trop technique, évoquant le Sofitel près de l’aéroport Roissy Charles-de-Gaulle comme une barre HLM, ce qui l’aurait fait rire, « Vous plaisantez ? », du luxe intérieur, du marbre et du bois.

Et de cette réunion secrète, forcément secrète, de peur que les syndicats ne viennent la troubler, enregistrée sous un faux nom, Monsieur Lambert, mon nom de scène, quand l’hôtesse me mène au Penthouse, sans questions inutiles ni bavardages, seulement quelques expressions polies qu’on n’entend plus, à force, « Si vous voulez bien me suivre Monsieur Lambert ».

Et ce lieu sublime qui se dévoile devant soi comme dans un théâtre, le rideau qui s’ouvre sur le ballet des avions sans autre bruit que la soufflerie légère du rétroprojecteur, parce que l’on sait que le vendeur est un fou d’aviation et que ce sont ces petites attentions qui font la différence.

Maintenant, l’homme au chien voudrait savoir combien ça coûte. Son obsession, connaître le prix des choses pour les ramener à son échelle, savoir quels sont les usages chez les patrons, quand le sien refuse de payer pour un local. Et il aurait avancé une somme : deux cents euros, le prix maximum qu’il envisagerait de mettre dans une salle de réunion, où les fauteuils crème sont en cuir et les verres, du cristal.

Mais je n’aurais pas su quoi lui répondre, délégant ce genre de choses à mon Directeur opérationnel, « Pierre Robocop », toujours très efficace dans ses actions… Quoiqu’un peu rigide aux jointures.

Et l’homme aurait imaginé, en regardant notre villa, la famille rassemblée en clan autour d’hommes faits de métal, dont la charge est de rentabiliser les entreprises, quel qu’en soit le coût humain.

Et lui, désirant le temps d’une conversation au moins, se mettre à ma place au milieu des autres, en chef de famille et d’entreprise, ressentir cette impression de distance aux choses et aux êtres que donne l’argent, monter dans la voiture à la place du conducteur, ou même du passager, abandonner ses angoisses d’homme immobile, presque mort, déjà, il m’aurait dit en fermant les yeux :

- Je sais ce que vous avez ressenti à ce moment-là, au moment de la signature, entouré de ces hommes comme vous, au dernier étage d’un hôtel de luxe, surplombant un aéroport, au-dessus de tout et des autres.
- Dites-moi.
- Vous vous êtes crû immortel. N’est-ce pas ?

10.01.2007

Alexis en avatar de son père

L’une des fonctions intéressantes de ce blog, je le découvre avec du recul, est peut-être de m’obliger à être sûr de mon texte si je veux le publier ici. C’est un outil de prébublication.
Je sais qu’il va être lu, peut-être critiqué, donc, si je le publie, c’est que je suis sûr de moi, et donc que le texte tient la route – même s’il n’est pas à l’abri de la critique, bien sûr.

Dans le texte qui suit, Alexis avoue à son père qu’il était présent, lui aussi, dans cette boite et il se trouve des points communs avec lui.
Le texte a plusieurs fonctions. L’une consiste à raconter ce qui s’est passé ce soir là, fonction purement narrative qui ne m’intéresse pas tellement mais qui est obligatoire pour que le lecteur parvienne à reconstituer le puzzle.
L’autre me permet de traiter à la fois de la psychologie d’Alexis, mais également, par défaut, de dresser un portait de Jean en ce que ses enfants ont tous un peu de lui. Cela me permet de dire qui est Jean, de justifier ses actes sans nécessairement passer par lui.

Et pour me contredire, je ne suis pas tout à fait sûr de moi sur ce texte, un peu ordinaire, mais c’est la personnalité d’Alexis qui veut ça aussi.

Je ne suis décidemment pas très à l’aise lorsqu’il s’agit de raconter des personnages en mouvement. Je les préfère enfermés dans une pièce, ou un lieu unique afin d’avoir l’esprit libre pour explorer leurs interactions.
Pour autant, ce n’est pas du théâtre, il n’y a pas de dialogues.


Alexis


Parce qu’un fils gagne toujours sur son père, du seul fait que l’un meurt avant l’autre, à moins qu’il n’ait laissé derrière lui un tel merdier que ses enfants doivent longtemps après utiliser la pelle et la pioche pour déblayer tout ça.

Mais ce n’est pas notre cas papa, n’est-ce pas ? Toi qui as pris soin de bien tout régler avant ton départ. Pierre m’a expliqué, pour le big deal, bravo ! Quel magnifique ultime cadeau tu nous as fait là !

Mais autant te prévenir mon cher père, je crois que je m’apprête à cracher dans la soupe, vois-tu ? Parce que j’ai de quoi t’éclabousser : je tiens entre mes mains un pavé à jeter dans la mare avec l’assurance de faire des vagues. Reste à savoir quand la balancer, la caillasse

Et pourquoi pas maintenant ?

Je sors de ton bureau, je fais ting ting sur mon verre et je dis : « Mesdames et Messieurs, s’il vous plait, j’ai une communication importante à vous faire sur mon père ! »

On devrait faire comme à mon mariage, passer des diapos. Parce que ce ne sont pas les photos qui manquent, n’est-ce pas ? Grâce en soit rendue à Camille !

Il y en a une qui lui a échappé quand même, mais pas à moi, qui l’ai là, dans la tête. C’est même un petit film, mais en caméra cachée alors, parce que je n’étais pas censé être là. Toi non plus d’ailleurs.

Ça m’a fait un choc de te voir au Boobies. Tu étais vraiment la dernière personne à qui je m’attendais.

D’abord, j’ai eu cette espèce de réflexe idiot de me cacher, comme si tu allais me disputer. Un réflexe d’enfant battu, ou d’homme marié à une catholique, d’homme marié tout court. Je me suis presque couché sur le bar, comme un militaire qui rampe au sol, ce qui a fait marrer la fille qui était avec moi, « Mais qu’est-ce que tu fous comme ça, idiot ?», me donnant des tapes sur le coude. Je lui ai fait fermer sa gueule, vu que c’est moi qui lui payais à boire.

Mais tu connais ça par cœur, je vous ai vu y aller franco sur le champagne.

Je n’ai pas su quoi faire. D’un côté, il y avait ce sentiment, comme si quelqu’un m’avait baissé mon pantalon devant toi. Et de l’autre… Je me suis senti soulagé de voir qu’on était pareils tous les deux, faits du même bois, de la même chaire en l’occurrence, qu’on pouvait être quelqu’un comme toi et ne pas avoir grandi dans sa tête, ce que n’arrête pas de me rabâcher Amélie, « Tu es immature Alexis ». Il aurait fallu qu’elle nous voie là tous les deux. Toi, avec cette fille presque sur les genoux, à deux doigts de lui rouler une pelle, posant ton fric sur la table, lui pelotant les seins mine de rien. Et moi avec mes deux copines, une dans chaque bras. Alors elle aurait vu ce que c’est que deux hommes, les seuls hommes de la famille. Parce que Pierre est asexué, et Guillaume, on n’en parlera pas.

En te voyant, j’ai imaginé ce que je serai dans vingt ans, me disant que pour toi c’était pareil, qu’en me regardant, tu te revoyais à mon âge.

Qu’est-ce qui te déplaisais chez moi ? Qu’est-ce que tu n’aimais pas voir ?
Est-ce que tu aurais voulu être quelqu’un d’autre quand, pour toi, tout était terminé, plié, posé sur des rails, jusqu’à la fin de ta vie ?
Est-ce que tu voulais m’éviter cela, finir assis dans un bar à putes le lendemain de ton anniversaire familial ?

Si tu veux me répondre maintenant, papa, quand ton âme flotte encore au-dessus de la maison, c’est le moment. Mais sois gentil, ne passe pas par Amélie, autant lui épargner ça. C’est une femme, elle ne comprendrait pas. Ça la désolerait.

Pour rester pragmatique, tu me bloquais la sortie. J’avais peur de passer devant vous et que tu me voies. Il a fallu attendre que vous sortiez.

Évidemment, quand je t’ai vu sur le trottoir avec la fille, je vous ai suivis, votre petite ballade nocturne, à pied, jusqu’à l’hôtel.

Tu sais quoi ? J’ai crû que tu allais en ressortir, que tu l’avais accompagnée par galanterie. Je n’ai pas imaginé une seule seconde que tu puisses découcher.

Mais tu n’es pas ressorti. Tu as passé la nuit avec cette fille.

Quel homme, quel homme !

Le lendemain, j’ai appelé maman dès huit heures, mais elle m’a menti, disant que tu étais déjà parti. Pierre m’a dit le contraire, que tu n’étais pas arrivé.

Alors je suis allé te chercher, mais ce n’est pas toi que j’ai trouvé, seulement la fille.

Et j’ai fait en sorte qu’elle te quitte sur le champ.

05.01.2007

Alexis, Camille

Il semblerait que la structure du récit prenne une forme d’haltère avec en ouverture et en conclusion, deux gros morceaux, très denses racontés à plusieurs voix, le tout relié par un élément central à une seule voix, celle de Jean qui assure la stabilité de l’ensemble.

On a ainsi une première partie qui se passe le jour de l’anniversaire de Jean, puis une nuit avec lui et enfin, quelques heures pour son inhumation.

Voici le texte de la relation entre Camille et Alexis, le tout très resserré pour quitter l’anecdotique et parler de qui est Camille, prisonnière d’une vie et d’une image qu’elle contribue elle-même à diffuser.

A comparer avec la précédente version.


Camille


Vous ne deviez pas mourir si vite, pas ce jour-là, dans une coïncidence des calendriers qui n’était pas due au hasard, mais à autre chose.

Parce que c’est précisément ce jour, oui, que j’ai décidé de tromper Pierre, prenant Alexis comme amant, ce jour même où vous avez disparu, mais nous n’en savions rien, comme s’il m’était impossible de vivre une autre vie que celle-ci, qu’il n’y en avait qu’une, et qu’elle durerait toujours.

Sophie a fait agrandir la photo que j’avais prise de nous tous, le jour de votre anniversaire, quand vous posez en capitaine. C’est une jolie photo. Et puis c’est la dernière.

Vous êtes parti avec notre secret. Ce jour qui a été le plus important de ma vie de femme, quand je n’étais plus la Camille que les gens attendent, parlant fort, m’occupant des autres, mère parfaite, belle épouse, mais femme amoureuse désormais, qui veut faire l’amour, aimer et être aimée en retour, comme dans la chanson qui dit que c’est la plus belle chose au monde.

Je ne sais pas, je ne saurai jamais.

Quand Alexis m’envoie un texto, avec une adresse, qu'on s’y retrouve et qu'il me dit ce jour-là, presque gêné comme un petit garçon : « C’est l’appartement d’un ami… J’espère que tu ne vas pas croire que… Enfin, pour moi, c’est la première fois ! ». Et qu’il me prend la main dans une impasse fleurie près de Montmartre, pour m’emmener sous les toits, dans un petit nid d’amour, un atelier d’artiste, baigné de lumière, comme si jamais rien ne pouvait être fait de mal dans la lumière.

Et moi si heureuse d’être là, loin de la colère, de l’adultère et du mensonge, si heureuse d’être là que je demande à Alexis : « Tu veux que je danse ? Que je dans pour toi ? », me déshabillant en effeuilleuse, sentant que tous les sacrifices auxquels j’avais consenti, obscurément, sans le savoir, c’était pour ce moment-là, où il me prend dans ses bras, où il m’embrasse, oh ce baiser !, comme si je n’avais jamais été embrassée de ma vie !, et qu’il me caresse…

Et puis sa bouche qui n’en reste pas là, une bouche qui n’est pas faite pour embrasser seulement, mais pour dévorer, comme l’ogre des contes, mon cou, mes lèvres, mes seins, jusqu’au ventre, jusqu’au sexe, quand il s’arrête tout à coup, qu’il se décolle de moi quand nous ne faisions qu’un, mon corps avec sa bouche, et qu’il tombe à côté de moi dans le lit comme le font les hommes après qu’ils ont fait l’amour, comme le fait Pierre, si bien que j’imagine tout et n’importe quoi, que quelqu’un est entré, qu’Alexis… je ne sais pas, je n’ose rien dire, ni le regarder et alors ce silence entre nous, moi souriante, figée et lui à côté immobile, peut-être qu’il a une panne, peut-être…

- Ça ne va pas Alexis ?

Et il a cette réponse qui me transperce :

- Ta cicatrice Camille !

Parce qu’Alexandre est né par césarienne, quand tout le monde était en vacances, que le médecin n’a voulu prendre aucun risque, lui qui devait partir aussi, ses valises étaient prêtes. Alors il m’a ouvert le ventre, moi qui n’avais pas une seule cicatrice, pas même le BCG, ou une chute de vélo laissant une trace sur le genou, rien. Il m’a ouvert le ventre pour sortir Alexandre qui se présentait mal, la faute à pas de chance, ou bien ma faute à moi, qui n’ai pas été une vraie femme, incapable de faire sortir un enfant naturellement, je veux dire comme Amélie.

Alors ce mensonge ensuite, qui est devenu une vérité pour Pierre, pour moi, pour Alexandre, pour le monde entier.

Et cette panique face à Alexis, cette impression d’avoir été prise en faute, la vérité mise à nue, ce corps que j’ai cru enfin pouvoir aimer, quand je dansais pour lui, je l’ai recouvert avec le drap et j’ai répondu :

- Tu ne lui diras pas, n’est-ce pas, à Amélie, pour la césarienne ? Personne n’est au courant. C’est un secret ! Il ne faut rien dire !

Et cet homme qui était couché à côté de moi, qui m’avait touché avec ses doigts, ses mains et son sexe, cet homme a répondu :

- Je ne peux pas. Je ne peux pas te faire l’amour. Cette cicatrice…. C’est comme si tes enfants étaient là. Tu comprends ? Avec nous, dans le lit. Et tu vois, ce n’est vraiment pas ce que j’ai besoin, Camille, pas d’une mère mais d’une femme. Tu comprends ? Je suis sûr que tu me comprends, Camille !

18.12.2006

Jean et Aurore, tout reste à faire

Maintenant, Jean est sorti du bar avec ses associés et part finalement avec Aurore.

Le texte ci-dessous appartient à la première mouture et demeurait le seul à n’avoir pas été modifié au fil du temps. Désormais, il me parait un peu faible – il a été qualifié de « tunnel » par mon éditeur.

Outre que ce chapitre fait le double des autres, il tranche par une action qui se déroule sur plusieurs heures et en plusieurs endroits. Je crois que je ne suis pas très à l’aise avec ce genre de narration, préférant finalement les lieux uniques où je parviens mieux à me concentrer sur les personnages.

De fait, ce chapitre – je pense souvent à des « scènes » - est fondamental dans le récit sous la réserve que je parvienne à le maîtriser.

Après plusieurs tentatives ratées, il m’apparaît désormais que ce chapitre doit être écrit sous la forme dialoguée. Après une pseudo rencontre sous l’emprise et l’effet de l’alcool dans le bar, Aurore et Jean vont d’abord s’éloigner pour reconstruire leur rencontre sur un mode qui leur est propre. Et cela passe nécessairement par le dialogue, l’échange, la parole – qui fait une belle opposition avec tous les autres personnages qui ne se parlent qu’en eux-mêmes, qui n’osent pas se parler, dire ce qu’ils ont sur le cœur – ou bien trop tard.

Mais pour cela, j’ai besoin de définir ce qu’attend Jean d’Aurore et ce qu’elle est prête à lui donner (vendre ?) et je dois aborder la question du désir entre eux – ce qui n’est pas pour moi, une mince affaire.
Mais j’ai Koltès, « Dans la solitude d’un champs de coton » et Chéreau pour m’aider.




Aurore

- On pourrait… je ne sais pas. Marcher ? me dit Jean. Qu’est ce que tu en dis ?
Il est timide, presque. Il ne me connaît pas, ne sait pas ce que je veux vraiment, ne veut rien m’imposer comme font habituellement les hommes qui en imposent avec leur argent. Je dis :
- Vous ne voulez pas venir chez moi ?
Parce que ça finit toujours comme ça avec les hommes. Et demain il ira rejoindre sa femme.
- Écoute Aurore, me dit-il, je ne suis pas…
- Vous ne voulez pas venir ? Je comprends parfaitement, je vais partir, je vais prendre un taxi, je vais vous laisser, je suis désolée, excusez-moi.
On va oublié ce que j’ai dit. Que je ne lui ai pas proposé de venir chez moi. Qu’il n’a pas refusé. Tout est effacé par mes excuses.
Bêtement, j’ai le cœur qui saigne. Une expression toute bête. Le cœur dans un étau. Parce que je me mets toujours dans des situations perdues d’avance.
Je m’éloigne de lui, le long du trottoir qui ressemble à un grand plateau de théâtre, avec deux acteurs seulement, un fort et un faible, celui qui tient tout entre ses mains et l’autre qui n’a rien, toujours à nu, qui n’a que sa peau à montrer, et je sors côté cour, le côté du cœur, mais le cœur est au milieu de la poitrine. Jean me rappelle, il crie mon nom : « Aurore ! ». Comme s’il appelait le jour de ses vœux. Aurore !
Je ne veux pas le voir, sa grande figure d’homme, de commandeur, cuirassé comme un soldat, imperméable aux sentiments, sa peau de crocodile, habitué seulement à donner des ordres, aux autres mais aussi à lui-même.
Et je m’en veux d’avoir cru un seul instant que quelque chose était possible, quelque chose… Je ne sais pas. Un moment suspendu.
Je voudrais fuir, disparaître, oublier tout à fait cette soirée. Mais les taxis sont rares, il faut attendre, si bien que Jean me rattrape, sans plus rien dire, il avance jusqu’à moi, son torse près de mon dos, épaule droite contre épaule gauche, mais sans nous toucher.
Le taxi est minable, une voiture blanche à la banquette dure, une boite de métal pour notre premier moment d’intimité, la banquette arrière d’une calèche où les messieurs d’autrefois embrassaient les femmes corsetées. Mais nous ne nous embrasserons pas.
Je donne mon adresse et la station de métro la plus proche au taxi qui ne connaît pas Paris, c’est évident, même s’il donne le change. Il s’arrête au premier feu rouge et sort une carte. Jean reprend son rôle :
- Vous ne connaissez pas cette rue ?
- Et vous, vous la connaissez ?
- Je ne suis pas taxi !
Non. Ni l’un ni l’autre ne connaissent ma rue. L’un parce qu’il est immatriculé 95, l’autre parce qu’il n’est jamais sorti de son arrondissement où il vit et travaille. Je prends le plan et indique le métro le plus proche au taxi. Jean regarde par la fenêtre, excédé.
On s’arrête devant chez moi, mon chez moi, un immeuble révoltant, tout étroit, enfoncé comme un coin dans une bûche, une construction en aluminium, exposé sur la rue comme on donne à voir son intimité, les cuisses relevées sur les forceps.
Je dis seulement : « C’est là ».
Jean lève la tête, regarde mon immeuble et dit « Tu vis là », sans qu’il soit possible de savoir s’il s’agit d’une question ou d’une affirmation. On dirait qu’il n’a jamais vu ça, le lieu de vie de quelqu’un qui n’est pas aimé par la vie.
- Oui. C’est là que j’habite.
Il soupire, comme s’il parlait à lui-même.
- Il y a des architectes… On n’a pas le droit de faire des choses comme ça.
On ne peut pas entrer là-dedans tous les deux.
- On marche un peu ?
La proposition nous soulage. Je dis « oui » et nous marchons, au hasard des rues qui montent vers la butte Montmartre.
Nous manquons de conversation tous les deux, peut-être à cause de la fatigue. Finalement, Jean m’explique :
- Quatre heures. Statistiquement, c’est l’heure à laquelle le plus de gens sont endormis. Ceux qui se sont couchés tard dorment. Ceux qui se lèvent tôt ne sont pas encore réveillés.
Nous capitulons au deuxième escalier. Je propose de nous asseoir sur une marche, son beau costume sur la pierre.
- Si tu me parlais un peu de toi ? me propose-t-il.
Ça ne prend pas entre nous. Je sens qu’il n’a pas envie de m’aimer, ni me prendre dans ses bras. Je ne suis même pas sûre qu’il ait envie de moi. Que veut-il ? Une présence ? Une histoire à raconter. Un besoin de finir ce qui a été commencé.
Assis, nous tournons le dos à la Butte, regardant vers le Nord, les quartiers pauvres.
Il faut éviter les questions personnelles. De ma part, ne pas parler de sa femme ni de ses enfants. De la sienne, les questions sur mon travail, les « Pourquoi tu fais ce métier là ? ».
Il faut éviter les questions personnelles et n’être pas banal, ce qui est injouable.
Jean me demande quel est le dernier film que j’ai vu et je lui réponds « The thing with two heads », parce que je regarde la télévision en rentrant. Il ne répond rien, me prend pour une cruche.
Je vais partir. Couper là, mettre le holà. Ce ne sera pas difficile, il n’y a rien entre nous. Juste à l’intérieur de moi, quelque chose à recoudre.
Je perds mon temps avec cet homme, regrette cette promenade, mon lit et le sommeil dont j’ai besoin. Parce que demain ça recommence et qu’il ne sera pas là pour me sauver.
- Ça ne va pas ?
Il a posé sa main sur mon épaule.
Voilà, je sais ce qu’il veut, c’est plus clair.
Peut-être notre conversation entre-t-elle par les fenêtres ouvertes autour de nous. Peut-être a-t-on réveillé des gens qui nous écoutent dans leur demi-sommeil, regardant leur réveil, quatre heures trente, le jour n’est pas loin.
Je prends la main d’Ange, l’ouvre, l’embrasse, sa grande main que je tiens entre les miennes comme un outil. Je glisse son index entre mes lèvres et je l’enfonce dans ma bouche pour le sucer en y mettant beaucoup de salive. Il faut que ça glisse tout seul, que je mouille, le doigt doit briller, que je lui montre comment je suce un homme.
Parce que ce qu’ils veulent, c’est que je sois excitée, que je le leur dise et que je le leur montre. Les hommes veulent du concret, des preuves, du doigt profond jusqu’à la gorge, du mouillage, que ça bave à en couler.
Jean est gêné. Même ça ne marche pas entre nous.
Je lui redonne sa main en fermant ses doigts sur ma bave. Il a un sourire de pitié, sort un mouchoir et essuie ses doigts. Ici, souvent, les hommes se cachent, au moment d’effacer tout ce qui a pu les exciter. Ils ne veulent plus en entendre parler. Lui ne se cache pas. Il essuie seulement ses doigts devant moi.
- Tu n’es pas obligée, me dit-il seulement.
Alors que me reste-t-il si je n’ai pas cela ?
Parce que pour le reste, je n’ai pas de mesure, je manque de méthode, je brûle les étapes et les préliminaires. Je fonce, j’attaque, je me donne tout entière.
Mais les hommes n’aiment pas ça. Oh non ! Lorsque je ne veux pas quitter leur chambre en pleine nuit, lorsque je leur demande de ne pas me laisser, lorsque je leur dis que je suis amoureuse, leur tête ! Ils veulent bien me voir la bouche ouverte, mais alors pas pour dire des choses pareilles ! Et moi, à ce moment là, je deviens folle, je ne sais plus m’arrêter, je me mets à genoux, et j’agrippe leur pantalon pour les forcer à rester, les faire tomber et me jeter sur eux, les retenir de tout mon poids, ce corps là qu’ils voulaient tout à l’heure, dans tous les sens, ils n’en veulent plus et ils me laissent par terre à pleurer.
- On continue ?
Jean s’est relevé et il me prend la main pour m’aider. S’il faut le quitter, c’est maintenant.
Je reste avec lui.
Nous continuons à monter les escaliers, vers le haut de la Butte, le Nord dans notre dos, jusqu’à la Basilique du Sacré Cœur. Jean me demande :
- Tu sais ce que c’est ?
- Oui, la Basilique du Sacré Cœur.
- Non… Je voulais dire… Tu sais ce que c’est que le « Sacré Cœur » ?
Je suis une idiote, une idiote !
- Non, je ne sais pas.
- Le Sacré Cœur, c’est le cœur sacré de Jésus Christ, un cœur qui brûle et qui saigne, qui brûle d’amour et qui souffre, comme si l’un n’allait pas sans l’autre.
Je ne sais pas si c’est un message ou une information.
- Je ne suis jamais rentrée à l’intérieur. Et vous ?
- Quelque fois. Il y a longtemps.
Il y a une pause et je demande :
- Vous vous ennuyez avec moi. Vous me trouvez bête.
- Parce que tu ne sais pas ce que c’est que le Sacré Cœur ? Non. Je ne le savais pas non plus avant qu’une personne me l’apprenne. Une personne qui m’a tout appris.
- Qui ?
- Ma femme.
On s’assoit de nouveau, face à Paris, la Basilique dans notre dos, un cliché. Nous sommes seuls, absolument seuls. On est bien, simplement bien tout à coup, dans le sens de la ville. Quelques intérieurs s’allument, les gens se lèvent. Je dis :
- Comme je voudrais habiter cet appartement face au jour qui se lève ! Il y a aurait un échange. Moi je donnerais ma nuit blanche en l’échange de sa protection, le jour veillerait à mon sommeil.
- Tu es quelqu’un de bien Aurore, digne de confiance. Est-ce que je peux passer mon bras autour de toi ?
Deux filles passent, s’assoient plus loin et nous regardent, assis tous deux sur les marches pleines de canettes et de verre. Deux copines de mon âge, des Allemandes peut-être, en visite à Paris. J’ai envie de leur faire un doigt, pour leur apprendre à se mêler de ce qui les regarde.
Jean a passé sa main sous mes vêtements et me tient par la taille. Il me maintient et me retient, au cas où je voudrais partir. La dernière des choses que j’ai envie de faire, partir.
Le jour arrive enfin. Le soleil précédé par ses couleurs, dans le conflit des astres, entre celui qui se lève pour tout éclairer et l’autre qui n’a pas fini sa nuit encore, qui voudrait durer encore un peu. Mais il faudra bien céder la place, disparaître pour de bon jusqu’à la nuit prochaine.
Je vois Jean dans la lumière, enfin, beaucoup plus beau dans le jour que dans la nuit. Ses yeux sont verts, vert fougère, la nuit m’avait caché ça.
Il me demande :
- J’ai une décision à prendre cette nuit. Une décision difficile. Tenir ou bien lâcher. J’ai besoin de toi. Est-ce que tu veux bien m’accompagner, un peu ? Je ne sais pas combien de temps ça durera. Peut-être une seule journée. Peut-être plus. Je ne sais pas. Et puis après, je te rends ta liberté.
Moi je dis « Oui » sans réfléchir, ni hésiter. « Oui je veux bien ».
Alors il me tend la main pour marquer le deal, un « Big Deal », mais je l’embrasse sur la bouche, comme on scelle un document officiel. Un baiser à la russe, lèvres de cire sur lèvres de chair, bouches fermées, le rouge de mes lèvres, c’est le sceau rouge, le baiser du vivant au mort.

14.12.2006

L'allure est bonne!

Touchons du bois. Il semblerait que le choix narratif – Jean prend la parole, soit le bon. Il permet à la fois de revenir sur la journée précédente, de faire des liens avec les autres personnages et d’annoncer la suite.
Voici la suite de la nuit avec Aurore.


Tout cela a basculé avec l’arrivée d’Aurore, venue s’asseoir à côté de moi, presque gentiment, dans une répartition des filles et des clients qui nous a semblé relever du hasard mais qui ne l’était probablement pas, alors que nous étions trois hommes également habitués à exiger ce qu’il y a de mieux, en produits et en services, dans le face à face avec celui qui a quelque chose à vendre, qui vous jauge et vous évalue afin de fixer un prix, auquel vous répondez d’un regard ou d’une simple attitude dominante « Ce que vous avez de mieux ».

Et pourtant ici, à ce moment là, ce sentiment déchirant, cette envie de la recouvrir de ma veste, de la cacher aux regards, cette impression d’avoir contre ma cuisse, une fille trop bien pour moi.

L’autre nous a servi à boire et nous avons trinqué, une fois encore, au même sujet, si bien que les filles se sont crues autorisées à demander des explications, qu’elles n’ont pas eues « - Oh pourquoi ? – Parce que c’est un secret ! – Mais vous savez Monsieur le Directeur, rien ne sort jamais d’ici ! » Et lui, de répondre « Tu ne pourrais pas comprendre… », ce qui était vrai, un montage compliqué, réglé au cordeau par mon grand Pierre, dans les règles de l’art.

- Alors au « gros deal » reprend une fille en levant son verre, ce qui nous fait rire, gros rire gras de celui qui est à ses côtés, parce qu’il voudrait bien qu’elle ferme les yeux au moment de lui toucher le bout des seins, les fesses ou les cuisses, parce que c’est interdit, même contre de l’argent, tout va dans l’alcool, dans l’alcool seulement.

Moi je ne ris pas, souriant seulement, parce que je ne suis pas assez saoul pour oublier combien je les déteste, mes partenaires, combien j’ai besoin d’eux.

Et brusquement, je me suis souvenu du jeu, disparu des écrans depuis, « The Big Deal », un grand plateau à paillettes, un animateur populaire et une grosse baudruche bleue, me demandant qui, de nous trois, était le comédien, la baudruche et qui faisait le public ?

- Vous n’êtes pas très bavard. Comment vous appelez-vous ?
- Jean.
- Moi c’est Aurore, enchantée.

Me serrant la main pour que je la touche, ma main prenant la sienne, puis effleurant son bras qui dit la jeunesse du corps, la vie, moi qui ai vécu entouré de garçons, de gros bras, et puis de Sophie qui les cache désormais, sauf un vingt-et-un juin, quand elle sort de la chaleur de la cuisine avec les petits, tenant mon gâteau d’anniversaire à plusieurs mains.

Si aucun secret ne sort d’ici, alors moi non plus, je reste là.

Maintenant que mes associés n’ont plus rien à gagner, juste à dépenser, qu’ils ont desserré leurs poings qui leur faisait comme des moignons, ouvrant les doigts pour caresser leurs compagnes, je les vois tels qu’ils sont, tels qu’aucune femme, sans doute, ne les a jamais vus, sinon leurs mères lorsqu’elles les regardaient au fond des yeux en disant « Tu sais que tu es le plus beau des petits garçons du monde ? »

Et ce sourire qu’ils font aux anges, bêtement ou naïvement, ça n’a plus d’importance, personne n’ira le rapporter parce que nous sommes ici entre nous, dans la communauté des hommes qui ont laissé leurs armes et qui n’ont plus à se battre, puisque tout est payé d’avance.

Et lorsque je m’approche de l’oreille d’Aurore pour lui murmurer quelque chose, un secret qui ne sortira pas d’ici, si secret que même mes associés ne savent pas, je la sens se raidir à l’approche de ma bouche, parce qu’elle préfèrerait donner ses seins à embrasser, plutôt que son oreille, ou ses yeux, ou ses lèvres qui sont du domaine privé, comme tout ce qui se trouve relié au cœur, et qu’elle me fait répéter deux fois ce que je lui ai murmuré, à cause de la musique qui couvre tout, et de ma voix d’homme paf articulant « Je vais mourir Aurore, je ne passerai pas l’été » et qu’elle se recule, étonnée, souriante, d’un sourire qui signifie « Mais qu’est-ce que vous racontez comme bêtise ? », parce qu’elle ne peut pas comprendre.

Alors je me souviens de ma rencontre avec Sophie, dans une inversion des rôles et de la maturité, sur une pièce de Mishima que je n’ai pas comprise, dormant la plupart du temps, quand bien même il se jouait autre chose, cette intime certitude que Sophie serait celle qui m’apprendrait mon métier d’homme, cette avance impressionnante qu’elle avait sur moi dans la compréhension des choses essentielles au point que nous avions passé un deal le soir même, alors qu’elle était engagée ailleurs, avec mon meilleur ami, tendant la main pour qu’elle la top, disant : « Maintenant Sophie, on ne se quitte plus » et qu’elle m’avait répondu « Chiche ! ».

03.10.2006

Fin de la troisième version

Voilà, la troisième version du récit a été envoyée pour lecture chez Robert Laffont.

Petit bilan des modifications :

- Tous les personnages s’adressent à Jean
- Sophie et Guillaume sont utilisés comme liants dans la description « opérationnelle » de la journée
- Apparition d’un chapitre consacré à Amélie
- Apparition d’une introduction au récit
- Déplacement du récit de la rencontre Jean / Sophie en fin de journée
- Réorganisation des interventions
- Déplacement et appauvrissement de la scène du cimetière, prélude à la rencontre entre Jean et Camille
- Personnification des manières de parler propres à chaque intervenant
- Disparition de certaines scènes secondaires, dont le conflit Camille / Pierre dans la salle de bains
- L’action ne se déroule plus sur 3 mais 2 jours.



Le premier chapitre:

Lundi 22 juin

Sophie


Parce que c’était mon rôle d’épouse et de mère de te défendre et de rassurer tes enfants, disant qu’il y avait forcément une explication à ton geste qui nous apparaîtrait avec le temps, il fallait du temps, avoir le recul nécessaire pour ne pas nous lancer au hasard des reproches et de la colère, des choses dites et regrettées aussitôt.

- Ah mais moi, a répondu Pierre, je ne regrette pas une seule seconde tout ce qui vient d’être dit, qui n’est que la vérité. Et tout le monde est d’accord ici, j’en suis sûr, même toi.

Il avait raison. Tout le monde était d’accord, même moi.

- Pierre, lui ai-je répondu. Je ne te permets pas de parler de ton père ainsi !

Guillaume a pris la relève :

- Ok, très bien maman. Dis nous ce qu’il faut en penser alors ? Est-ce que papa t’a parlé ? Est-ce qu’il t’a appelé ? Puisqu’il ne nous a rien laissé, à nous, est-ce qu’il a laissé quelque chose, un mot ? Dis nous ! On est tous là à t’écouter.

Ils étaient là, assis face à moi, nos trois garçons, réunis, parlant d’une seule voix pour la première fois.
J’ai menti, pas pour te défendre cette fois-ci, mais par orgueil, répondant « Oui, votre père m’a laissé une lettre ».

- Oh vraiment ? a continué Guillaume. Qu’est-ce qu’il dit ? Tu peux nous la lire ou bien c’est comme toujours, top confidentiel ?

Tu sais quelle femme je suis, Jean, qui déteste tellement les conflits. J’étais désemparée. Et pourtant ! Ces mots qu’il ne fallait pas dire, parce qu’ils l’étaient sous l’emprise de la colère, je les ai dit :

- Qu’est-ce que vous connaissez de votre père ? Vous le jugez, mais vous ne savez rien ! Depuis qu’on est arrivé, je n’entends que des paroles terribles. D’abord ça a été votre père, puis Gabriel, et c’est mon tour maintenant ! Pierre, Alexis, Guillaume, qui croyez-vous être ? Pour qui vous prenez-vous ?

- Tes enfants, a répondu Guillaume. Juste tes enfants, si ça veut dire quelque chose pour toi !

Je n’ai pas su quoi répondre. Amélie est intervenue, demandant :

- Arrêtons là. S’il vous plait. Il est presque quatre heures. Tout le monde est extenué. Allons nous coucher et reparlons de tout ça demain matin.

Pierre est resté, sous le prétexte de ne pas me laisser seule, ne parvenant pas à décolérer, répétant sans arrêt « Quand je pense qu’hier encore… ».

Je lui ai demandé de me laisser maintenant, parce qu’il serait certainement plus utile en forme demain, qu’en colère cette nuit. Il m’a demandé « Es-tu sûre maman ? Es-tu sûre ? ». Et puis aussi, au moment de monter :

- Il n’y avait pas de lettre, n’est-ce pas ?

Pas de lettre, pas de mot, pas d’appel. Rien.

Seule, j’ai ouvert les fenêtres pour respirer et l’air de la mer m’a calmée.

Tout en bas, sur la plage, j’ai aperçu la silhouette de Gabriel qui t’attendait, assis à même le sable, le menton posé sur les genoux, me donnant presque mauvaise conscience de ne pas être à ses côtés. Que lui avais-tu dit ? Que savait-il de plus que moi ?

Je suis montée pour m’allonger un peu, laissant derrière moi une lumière pour ton retour et celui de Gabriel.

A l’étage, la chambre de Guillaume était allumée. J’ai frappé et je les ai trouvés là, tous les trois, Alexis à la fenêtre, Guillaume allongé sur le lit et Pierre, debout, passant en revue ces deux jours, disant :

- C’est du n’importe quoi ! Avec le fric qu’il y avait à la clef ! Je n’y crois pas une seule seconde.

Ils se sont tus en m’entendant.

J’ai refermé la porte, regagnant ma chambre, je me suis étendue sur le lit et j’ai éteint la lumière.

J’étais seule, sans plus rien à protéger, ni à sauver. Maintenant, c’était entre toi et moi que ça se passait.
Alors je me suis adressée à toi, mon mari depuis trente ans, te demandant :

- Comment, Jean, comment as-tu pu ?